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Prix littéraire Gaston Welter

Prix Gaston Welter 2014 : Fleurs en scène

5 Juin 2015 , Rédigé par Mairie de Talange Publié dans #Texte lauréat

Solène balaie d’un revers de la main les feuilles, tiges, pétales, chutes de bolduc, ruban, raphia, papier de soie qui encombrent la table, et dégage ainsi un coin sur lequel elle pose son bol. Elle s’assied sur l’une des chaises en bois qui meublent l’atelier, pose les pieds sur le barreau d’une autre. Les genoux ainsi relevés, elle écarte un peu les jambes et, dans le creux qui se forme au milieu de son grand tablier de coton, dépose une poignée de gâteaux secs. Elle soupire et se met à tourner sa petite cuillère dans le café au lait, bien plus de temps qu’il n’en faut pour faire fondre un morceau de sucre. Ce geste machinal lui permet de goûter plus longtemps la pause qu’elle s’octroie après plusieurs heures de travail sans répit. Elle appuie son dos endolori contre le coussin fané qui sert de rembourrage à la chaise et jette un regard satisfait autour d’elle.
                                                              Nuit d’ivresse
                                               Bouquet de 24 roses rouges
                                                                  32 euros
Elle n’a pas ménagé sa peine, depuis cinq heures ce matin, et le résultat est là, visible, tangible. Solène n’a eu que le temps d’avaler un sandwich, debout dans l’arrière-boutique, tout en faisant l’inventaire des bouquets qu’il lui restait à composer. Alors cette pause-café au lait, elle l’a bien méritée. Elle lâche la cuillère qui glisse le long de la paroi du bol avant de s’immobiliser contre son pouce et trempe ses lèvres avec précaution dans le café chaud. Elle ferme les yeux un instant, le temps de savourer cette première gorgée.
                                                                   Arc-en-ciel
                         Coupe de fleurs piquées : alstroemeria, tulipes, asters, eucalyptus
                                                                     29 euros
Elle croque un sablé sans cesser de regarder alentour. Elle s’amuse du contraste entre le fouillis qui règne dans l’atelier où elle a confectionné bouquets, coupes, corbeilles en tous genres, et la propreté de la boutique où sont sagement alignés, dans des vases, des compositions et des gerbes à dominante rouge. Elle se balance sur sa chaise qui grince et couvre le ronronnement lointain du transistor allumé sur une étagère, au milieu du fatras de vases et d’outils.
                                                                 Lune rousse
                                Bouquet rond : pivoines, amaryllis, hypericum, roses
                                                                   27 euros
Aujourd’hui est un jour de fête. L’une de ces dates qui ponctuent l’année et permettent aux fleuristes de grossir leurs ventes. C’est la Saint-Valentin. Alors Solène n’a pas vraiment vu la lumière du jour. Lorsqu’elle est arrivée, au petit matin, il faisait encore nuit. Le givre qui poudrait le trottoir et crissait sous ses pas luisait dans le clair de lune. Au cours de la journée, elle a bien entrevu quelques lambeaux de soleil pâle qui s’invitaient dans la boutique, à travers la vitrine, mais elle n’y a guère prêté attention.
                                                          Etreinte sauvage
                         Brassée de fleurs champêtres : aubépines, clématites, renoncules
                                                                25 euros

C’est seulement maintenant, au moment de sa pause, qu’elle réalise que la journée a dû être assez belle. Elle s’empare du dernier biscuit coincé entre ses cuisses, le grignote, se lève et s’avance vers la porte vitrée, son bol à la main. La nuit va bientôt tomber et les automobilistes ont déjà allumé les phares de leur véhicule. Elle aperçoit, à demi-cachée derrière la barre d’immeubles qui lui fait face, la boule incandescente du soleil qui est en train de s’éteindre, comme un feu qu’on a cessé d’alimenter et dont le rougeoiement des braises s’estompe peu à peu. Un soleil aux couleurs de la Saint-Valentin.
                                                          Sarments et serments
                          Bouquet long : orchidées, anthuriums, tige de bambou torsadée
                                                                     38 euros
Elle retourne vers le comptoir, vérifie la liste des livraisons à effectuer, compte les bouquets, s’assure d’un coup d’oeil circulaire qu’aucune fleur n’est hors de l’eau, range les crayons, ciseaux, rouleaux de papier transparent, de scotch, de papier de soie. Louis ne va pas tarder à arriver pour commencer la tournée. Elle a fait le plein d’essence de la fourgonnette, hier, en prévision des kilomètres qu’il aurait à effectuer en ce 14 février. Il va avoir le beau rôle, ce soir. Une fois par an, cet homme discret et besogneux est le messager de l’amour. Mais a-t-il seulement conscience de la grandeur de sa mission ? Sera-t-il sensible aux regards brillants, aux pommettes rougissantes, au souffle en suspens, aux sourires, aux expressions de joie ou de surprise de celles à qui il remettra un bouquet rouge ? Solène en doute. Louis livre les fleurs comme il livrerait un sommier, l’annuaire téléphonique ou une machine à laver. Il s’assure toujours de l’identité de la personne qui lui ouvre la porte, se débarrasse rapidement du bouquet et tourne les talons en lançant un laconique « bonne journée » ou « bonne soirée ». Il ne fait attention ni aux femmes que l’amour rend rêveuses ni aux mamans émues le jour de la fête des mères. Ce soir, une fois la tournée achevée, il retournera chez lui, auprès de son épouse à qui il n’aura même pas eu l’idée d’offrir un bouquet !
                                                                  Aurore boréale
                                                Brassée de pois de senteurs, anémones
                                                                       25 euros
La fleuriste ne voit jamais le regard incrédule et émerveillé des femmes qui découvrent ses bouquets. Quant à Louis, il rencontre rarement les clients mal à l’aise et indécis. A chacun son rôle. Le jour de la Saint-Valentin, cela lui plaît bien, à Solène, de conseiller les hommes qui franchissent le seuil de la boutique.
                                                                Rouge baiser
                                            Coussin de roses en forme de coeur
                                                                     51 euros
Mais ce qu’elle aime par-dessus tout, c’est retranscrire des textes courts, sous la dictée d’hommes souvent pressés qui, au téléphone, lui confient des mots doux, souvent maladroits. Des paroles qu’elle dépose sur le papier, bout à bout, et qui forment des guirlandes sucrées dont elle est vite rassasiée. « Ma douce », « Ma tendre », « Mon papillon », « Ma perle rare »...
A ces femmes ainsi rebaptisées, certains expriment, une seule fois dans l’année, leur amour, leur tendresse, leur attachement, leur fidélité. Par convention bien plus souvent que par passion. Alors, Solène essaie de sauver ces messages du ridicule, en changeant un mot, un vers, en remodelant une phrase, en taillant dans la guimauve d’un poème.

Ainsi,
« Depuis un an, tu es mon coeur,
Mon bonheur, mon âme soeur »
devient
« Pour égrener en fleurs
Une année de bonheur »,
Les poèmes sont pour elle des gerbes de mots. On écrit comme on compose un bouquet et c’est en mariant couleurs, parfums, textures que l’on fait naître des vers harmonieux.
A ces vers,
« Ces quelques fleurs en brins
Pour te dire que je t’aime bien,
Que je pense à toi du soir au matin.
A notre amour, sans fin »
elle préfère
« Brin de charme, brin d’humour,
Brin de plume, brin de cour,
Brin à brin, jour après jour,
Je viens cueillir ton amour »
Elle note sagement ce qu’on lui énonce puis elle rature, coupe, façonne, aère, jusqu’à ce que ces mots d’amour aient fière allure. Ce n’est pas son rôle, elle le sait. Elle devrait se contenter d’exprimer sa créativité dans la composition des bouquets et d’épingler les déclarations fades, tièdes ou enflammées à l’emballage de fête qui enveloppe les fleurs. Mais elle ne peut s’empêcher d’apporter sa touche personnelle pour améliorer les messages trop mièvres. Les femmes apprécieront sans doute davantage la tournure de ses vers et, même si leur délicatesse les étonne, elles se garderont d’exprimer leur surprise, auprès de leur compagnon. Il y a bien des chances pour que son intervention ne soit pas découverte ...
                                                                  Feu de brousse
                                          Gerbe d’orchidées, lysianthus et tulipes
                                                                       30 euros
Il est 17 heures. Dans quelques minutes, le grelot de la porte va se mettre à tinter et il ne cessera de carillonner qu’à l’heure de la fermeture. Le ballet des maris, des amants d’un soir ou de toujours, des amoureux transis, de ceux dont l’amour est déjà un peu flétri va commencer. Tous ces hommes vont défiler, arpenter le magasin, observer un à un les bouquets, hésiter, choisir puis changer d’avis, finir par se décider, payer et repartir, les bras lourds et le coeur léger. Jusqu’au dernier qui se précipitera, à bout de souffle mais soulagé que la boutique ne soit pas déjà fermée. Un contretemps, une urgence, un coup de fil, une contrainte professionnelle, un embouteillage, un oubli... Autant de raisons qui ont bien failli lui faire manquer le rendez-vous de l’année ! Lui, il n’aura pas à choisir, il prendra le dernier bouquet, celui dont les autres n’auront pas voulu. Allez savoir pourquoi, ils ont tous leur charme, les bouquets de Solène ! Classiques, extravagants, audacieux, exotiques, élégants : gerbe passion, bouquet tendresse, brassée romantique, composition coup de foudre, coupe désir ... Il y en a pour tous les goûts.
                                                                 Eclats d’un soir
                                   Coussin de gerbera rouges, asters, orchidées
                                                                     51 euros
Alors, lorsque cet ultime client aura refermé la porte derrière lui et que les notes assourdies du carillon s’évanouiront, Solène mettra un peu d’ordre dans la boutique, comptera la recette de la journée, fermera le tiroir-caisse, déroulera la grille de la devanture et puis elle rentrera chez elle, dans son petit deux-pièces, à quelques rues de là.
                                                               Etoiles filantes
                                                Panier d’asters, tulipes et clématites
                                                                   22 euros
Une fois chez elle, elle allumera les lampes disséminées un peu partout dans le salon ainsi que la télé. Elle se regardera dans le miroir et, plus encore que les autres soirs, elle se sentira fanée. Elle observera sa silhouette mince, desséchée, courbée, ployant sous le poids des tourments, comme une tige auréolée d’une corolle trop lourde. Elle s’affalera sur le canapé, trop fatiguée pour se préparer à manger. Un paquet de chips, un morceau de fromage ou de saucisson feront bien l’affaire. Elle grignotera sans appétit en se massant longuement les reins, le dos calé contre des coussins. Alors elle détaillera, un à un, les bouquets posés sur la table, le rebord de la cheminée, la commode, le guéridon : les invendus des jours précédents, des semaines passées, qu’elle a apportés chez elle et qu’elle laisse pourrir dans des vases. Des fleurs en décomposition, qu’elle ne se décide pas à jeter, même si l’odeur âcre de l’eau putride commence à envahir la pièce. Des bouquets à l’image de sa vie qui s’étiole.
                                                              Fol espoir
                                                 Leucodendron, Ilex, gerbera
                                                               40 euros
Une collection de fleurs fantômes, de tiges dénudées, de feuilles flétries et de pétales morts qui, une fois tombés au sol, forment une flaque pâle de confettis décolorés qu’aucun souffle ne ride, qu’aucun vent ne disperse, et qui annoncent l’automne. L’automne de sa vie. Comme les années précédentes, Solène passera, seule, la soirée de la Sans-Valentin.
                                                           Crépuscule
                                  Bouquet de roses, feuillage, gypsophile
                                                           18 euros

Laurence Marconi

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Palmarès 2014

5 Juin 2015 , Rédigé par Mairie de Talange Publié dans #Palmarès, #Lauréats

Palmarès 2014

Prix Gaston Welter :
« Fleurs en scène »
Laurence Marconi (Bussy-Saint-Georges - 77)

1er Prix d’honneur :
« Épiphanies en juin »
Michel Cernay (Nice - 06)

2ème Prix d’honneur :
«Revenir»
Christine Borie (Brive-la-Gaillarde - 19)

9 nouvelles ont été retenues lors de la deuxième sélection :
« Revenir »
Christine Borie (Brive-la-Gaillarde - 19)
« Épiphanies en juin »
Michel Cernay (Nice - 06)
« Le chagrin d’Elsa »
Martine Ferachou (Saint-Junien - 87)
« Une place dans le monde »
Michèle Gerber (Malakoff - 92)
« La bleue »
Joël Hamm (Simandre - 71)
« Fleurs en scène »
Laurence Marconi (Bussy-Saint-Georges - 77)
« Un mois de retard »
Jean-Marie Palach (Saint Maur - 94)
« Confession d’un traître »
Jean-Christophe Perriau (Athis-Mons - 91)
« Plan B »
Béatrice Willaume-Couturier (Gérardmer - 88)

24 nouvelles ont été retenues lors de la première sélection :
« La descente »
Anne-Marie Arborio (Marseille - 13)
« Le mandat »
Arno et Jad (Saint Denis La Réunion - 97)
« Un seizième, ce n’est rien ! »
Pierre Aubry (Paris - 75)
« Une rencontre inoubliable »
Marjorie Berti (Briey - 54)
« Le marché des rêves »
Frédérique Biasetti (Saint-Cannat - 13)
« Revenir »
Christine Borie (Brive-la-Gaillarde - 19)
« Épiphanies en juin »
Michel Cernay (Nice - 06)
« Un sourire parfait »
Sophie David (Thorigny sur Marne - 77)
« Le chagrin d’Elsa »
Martine Ferachou (Saint-Junien - 87)
« Une place dans le monde »
Michèle Gerber (Malakoff - 92)
« Des bigoudis dans le steak haché »
Eric Gohier (Frontignan - 34)
« Le bleu de mai »
Barbara Graziani (Marseille - 13)
« La bleue »
Joël Hamm (Simandre - 71)
« En douceur »
Laura Kuster (Certilleux - 88)
« La course du 1er mai »
Didier Large (Ornacieux - 38)
« A la recherche du doudou perdu »
« Fleurs en scène »
Laurence Marconi (Bussy-Saint-Georges - 77)
« Voix intérieures »
Elisabeth Martinez-Bruncher (Sisteron - 04)
« Le chauffeur et les valises »
Frédéric Nivaggioli (Marseille- 13)
« Un mois de retard »
Jean-Marie Palach (Saint Maur - 94)
« Confession d’un traître »
Jean-Christophe Perriau (Athis-Mons - 91)
« Six faces »
Catherine Quilliet (Grenoble - 38)
« Commencer la chasse »
Corinne Valton (Colombier - 03)
« Plan B »
Béatrice Willaume-Couturier (Gérardmer - 88)

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