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Prix littéraire Gaston Welter

Articles avec #texte laureat tag

Palmarès 2017

12 Mai 2018 , Rédigé par Mairie de Talange Publié dans #Palmarès, #Texte lauréat

Palmarès 2017


Prix Gaston Welter :
"Fallen Angels (les anges déchus)"
Jean-Louis Maury (Monplaisant - 24)


1er Prix d’honneur :
"Les cris de chaton de Lise"
Mathilde Lavergne (Pau - 64)


2ème Prix d’honneur :
"Comme avant"
Jean-François Jeanne (Triel-sur-Seine - 78)

 

7 nouvelles ont été retenues lors de la deuxième sélection :
"Mat"
Renaud Corbin (Messei - 61)
"Sursaut collectif"
Agathe Hitchon (Nantes - 44)
"Comme avant"
Jean-François Jeanne (Triel-sur-Seine - 78)
"Les cris de chaton de Lise"
Mathilde Lavergne (Pau - 64)
"Fallen Angels (les anges déchus)"
Jean-Louis Maury (Monplaisant - 24)
"Le jardin d’enfants"
Patrick Morel (Orival - 76)
"Sans profession"
Gautier Savard (Metz - 57)


44 nouvelles ont été retenues lors de la première sélection :
"Olya"
Gwendoline Allamand (Feigères - 74)
"Saisons"
Véronique Amans (Surgères - 17)
"Premier appel"
"Meurtrissure"
"La fin des saisons"
Marie Berthelier (Toulouse - 31)
"Les remparts"
Claude Carré (Champigny - 89)
"Le couloir"
"L’arme à l’oeil"
Florent Cerou (Metz - 57)
"Mat"
Renaud Corbin (Messei - 61)
"Le ru"
Christelle Courau-Poignant (Epaux-Bézu - 02)
"Une fille à marier"
Thierry Covolo (Lyon - 69)
"Vacarme"
Jean-Marie Cuvilliez (Etais-la-Sauvin - 89)
"Le choc"
Olivier Delau (Capdenac - 46)
"Des éclats de couleurs"
Marie-Lou Dulac (Paris - 75)
"Feu rouge"
Alexandra Estiot (Paris - 75)
"Croquemitaine"
Martine Ferachou (Saint-Junien - 87)
"Fran"
Jean-Marie Fessler (Brumath - 67)
"Regards interdits "
Magali François (Saint-Maximin-la-Sainte-Baume - 83)
"Le pendentif"
"Statistiques"
"Les puces de St-Michel"
Roland Goeller (Bègles - 33)
"Sursaut collectif"
Agathe Hitchon (Nantes - 44)
"Un accident"
Solange Jarry (Périgny-sur-Yerres - 94)
"Comme avant"
Jean-François Jeanne (Triel-sur-Seine - 78)
"Une ombre dans le noir"
Michèle Labbre (Léognan - 33)
"Rideau !"
Sylvie Lavarte (Liesse-Notre-Dame - 02)
"Les cris de chaton de Lise"
Mathilde Lavergne (Pau - 64)
"La statuette aztèque"
Michelle Maire (Marange-Silvange - 57)
"Mademoiselle Valentine"
Bernard Marsigny (Marcoux - 42)
"Fallen Angels (les anges déchus)"
Jean-Louis Maury (Monplaisant - 24)
"Le jardin d’enfants"
Patrick Morel (Orival - 76)
"Ave Maria"
Jean-Marie Palach (Saint-Maur - 94)
"Darjeeling"
Fabien Philippe (Montréal - Québec)
"Naufrage"
"La petite voix"
Marie-Christine Quentin (Alençon - 61)
"Boum"
Chantal Rey (Montauban - 82)
"Hauteur de vue"
Claire Rieussec (Toulouse - 31)
"Lucien"
Jean-Marc Santini (Marseille - 13)
"Sans profession"
Gautier Savard (Metz - 57)
"Parkinson café"
Catherine Schmoor (Lyon -69)
"L’échappée belle"
Christiane Sibieude (Strasbourg - 67)
"Abandonnée"
Jean-Claude Thibaud (Dublin - Irlande)
"Des crocs à la rhubarbe"
Corinne Valton (Colombier - 03)
"Promenade de santé"
Naïm Zriouel (Vitrolles -13)

 

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Prix Gaston Welter 2017 : Fallen Angels (les anges déchus)

12 Mai 2018 , Rédigé par Mairie de Talange Publié dans #Texte lauréat, #Lauréats, #lauréats

     Tout au bout de la table la télé crachote en 625 lignes. Noir et blanc, bien sûr. Le père se sert un verre de rouge pendant qu’un champignon atomique s’élève dans le ciel du désert algérien du côté de Reggane. Ça fait peur lâche le fils. Des militaires s’avancent vers le lieu de l’explosion. Le commentateur explique que notre pays entre dans la modernité. Le père vide son duralex, plie son couteau, il coupe la télé : «c’est l’progrès, y a rien à craindre». La mère
dessert la table «y’a ton cousin André qu’est là-bas, l’a d’la chance de voir du pays comme ça». La mémé porte les restes aux poules : «il rentre bientôt». Le père part traiter la vigne. Le fils empoigne son cartable, enfourche son vélo et zigzague vers l’école du village en chantant «c’est un fameux trois mats hisse et ho». Il adore ce jeune chanteur, Hugues Aufray. Le certificat d’études c’est la semaine prochaine, et l’institutrice qui mène les dernières révisions confirme : c’est le progrès. Nous allons vers un monde où l’énergie sera gratuite ou presque. Rendez-vous compte, avec quelques kilos d’uranium on remplace des tonnes et des tonnes de charbon. Ça tombe bien, à Centralia, en Pennsylvanie, une mine de charbon est en train de brûler, les pompiers pensent régler ça en quelques semaines. Avec le nucléaire finito le charbon, l’homme sera bientôt libéré du travail. Nous allons vers une société des loisirs. C’est le début des années 60. Vous les enfants, vous le verrez le progrès. L’avenir s’annonce radi-
eux. Le plus dur, c’est le certificat d’études, c’est ça qui rend le père un peu inquiet.

     Tout au bout de la table la télé crachote. Le père repose son duralex sur la table. Il plie son couteau et le range dans sa poche. Il regarde les images de là-bas, en Bretagne. Un pétrolier qui a coulé. Mais comment est-ce possible mon dieu. Un bateau si moderne. Le Torrey Canyon. 280 mètres de long. Les anglais ont bombardé l’épave pour faire brûler le pétrole et puis ils ont balancé des tonnes de dispersant chimique... C’est pire que le mal dit le fils. Y’a rien à craindre répond le père, ils maîtrisent. C’est le progrès. Y’a ton cousin le André qu’est là-bas sur les plages avec le 117ème d’infanterie, y z’enlèvent le goudron. La mère fait la vaisselle : «toujours à se balader, celui-là». Le père éteint le poste : «bon c’est pas tout, faut que j’aille traiter le tabac». Le fils part réviser dans sa chambre avec Between the Buttons des Stones sur son Teppaz. C’est la fin des années 60. La première partie du bac c’est dans 3 mois. «Baisse TA musique» lui crie la mère. La mémé est aux poules, de toute façon elle est sourde.

     Tout au bout de la table la télé grésille. En noir et blanc on voit un présentateur qui parle des événements à Paris. Mais pas trop. Il y a 2 chaînes et c’est le ministre qui fait le J.T. Le fils coupe la télé et règle la radio sur les grandes ondes, accroche une station périphérique, Europe ou Luxembourg. Il y a de l’image dans le son. De la fumée, des CRS, des jeunes qui courent, qui lancent des pavés, des voitures qui brûlent, des grèves partout, De Gaulle, Pompidou, Cohn-Bendit, Les Pink Floyd. Il est 5h, Paris s’éveille de Dutronc est sorti il y a un mois. Le lycée est en grève, dit le fils, faut que j’y aille. Tu manges pas demande la mère en mettant la table. Mais déjà la mobylette bleue pétarade, croise le père sur son beau tracteur, ça effraye les poules de mémé. Le père, il a fini par l’acheter, le Massey-Ferguson, avec l’aide du Crédit-à-Bricoles. Maintenant il peut traiter en grand, pas comme avant avec son pulvérisateur sur le dos. Le progrès comme on dit à la coopé. Le père se sert un coup de rouge. Foutue année, il est piqué.

     Tout au bout de la table la télé ronronne. Elle reste longtemps allumée maintenant. On l’oublie parce qu’il n’y a plus grand monde pour discuter. Trois assiettes de tourin fument. C’est la soupe à l’ail du Périgord. Le père verse du rouge sur le reste de soupe au fond de l’assiette. Faire chabrol comme on dit ici. La mémé est de plus en plus sourde. Le fils n’est plus là. Il étudie à Paris. Le père regarde dans le vide, en direction du poste que son regard traverse.
On y parle d’un accident de prospection au Turkmenistan, à Darvaza. C’est rien, une poche éventrée qui pisse son gaz. Les ingénieurs y foutent le feu pour éviter tout problème toxique avec les émanations. Ca doit chauffer dit la mère, j’aimerais pas y être. Ça craint pas dit le père, dans quelques jours ils vont se geler comme avant, z’ont intérêt à remettre leurs parkas. Il porte le chabrol à ses lèvres, l’assiette est encore chaude. Il se sent un peu fatigué en ce moment. La mémé demande pourquoi le fils ne vient pas manger. Elle pose la question à chaque repas. Elle fait souvent ça depuis quelque temps. La mère répète en élevant la voix : il est à Paris pour être docteur. Ah bon dit la mémé, il veut être un docteur, mais qui c’est qui va reprendre la ferme, faut que j’aille aux poules. Assieds-toi dit la mère, on n’a pas fini de manger. J’ai plus faim dit le père qui met son couteau dans sa poche, faut que j’aille traiter. Sur l’écran il y a une forêt asiatique qui brûle et l’US Air Force qui pisse des produits pour éradiquer la végétation. Il se lève sans éteindre la télé. Derrière le tracteur, les mêmes
produits que dans les avions.

     Paris. Dans une petite piaule du côté du parc Montsouris le fils révise à fond. Il passe son certificat de compétence clinique pour valider son deuxième cycle de médecine. Six ans qu’il s’accroche. La voix de Tom Waits raclant Eggs and sausages à la radio prolonge l’ambiance du stage aux urgences. Il n’a pas la télé. La radio à Paris c’est FIP. Infos et super musique. Où voulez-vous écouter Tom ? Tiens les infos c’est Seveso. De la dioxine s’est répandue dans l’atmosphère de la plaine Lombarde. Hoffmann-Laroche n’a déclaré l’accident que 10 jours après. Ils devaient être occupés à préparer le petit gueuleton offert à la promo de médecine en ce début Juillet 1976 pour présenter les derniers médocs mis sur le marché. Des bienfaiteurs. En Périgord la mémé est morte aux poules. Le père a téléphoné au fils. Il soufflait au bout du fil. Le fils s’inquiète - c’est rien dit le père, le docteur me donne ce qu’il faut. Comme à la mémé, mais elle, elle prenait pas bien ses cachets. Fallait toujours vérifier. Elle oubliait tout. Sauf les poules. Elles étaient toutes là à caqueter comme des folles : c’est ça qui a alerté ta mère. Toutes ces poules autour de la mémé avec le panier de grains par terre. C’était son heure. Comme tout le monde. Mais avec tous ces médicaments qu’ils inventent j’ai plus peur d’être malade maintenant. Y soignent presque tout. C’est comme pour le maïs, y’a plus de maladie avec les nouveaux produits. Au fait André a quitté l’armée. Il est dans la sécurité à Paris, à la tour Montparnasse. Il en aura vu du pays celui-là. Tu descends nous voir pour l’enterrement, mardi? Ta mère a fait des confits. Elle dit que l’air parisien te réussit pas. Tu parles, avec toutes ces voitures. Elle t’embrasse. C’est ça papa, je vous embrasse aussi, à mardi.

     Rien a changé. A l’église le curé a raconté la vie de Marie. 86 ans. Comment elle a été courageuse, et patati, surtout à la guerre toute seule à élever ses enfants et le mari qui n’est jamais revenu, et patata, souvent à la messe, dévouée, et puis qui aidait au patronage, et poutoutou. Enfin une mémé d’enfer, mais le curé l’a pas dit ça. Après on s’est retrouvé à la ferme avec tout le village. On a beaucoup bu. Le vin n’était pas piqué cette année. Tout le monde est venu voir le fils. Tu parles, un médecin. Et pas encore marié. Qu’est-ce-que t’attends? T’as pas trouvé une fille à Paris? Tu parles, il doit en avoir plusieurs. Clins d’oeil. Encore un coup de rouge. Le père rit. Il souffle un peu. C’est la fin de l’après-midi. Tout le monde se sépare. Ça a été un bel enterrement. Mais faut rentrer, demain on traite le tabac, à chaque plan sa goutte de potion magique. Quant à la fin de l’été on rentre les pieds pour les suspendre dans les granges, tout le monde est couvert de plaques rouges. Sur les mains, sur les bras, sur le visage. Enfin un peu partout, mais y a rien à craindre, ça s’en va tout seul et le tabac n’a jamais été aussi beau. Au bout de la table la télé jette ses couleurs. Le père a acheté le poste avant la mort de la mémé. Au moins elle aura vu ça, la couleur. Ca change de voir en couleur Seveso. Toute cette végétation jaunie, cramée, là-bas en Italie, et tous ces animaux qui crèvent en couleurs par milliers. Ca peut pas arriver ici, dit le père, ici on contrôle, on craint rien. La mère sert le confit. Mange, ça te fera du bien, tu es bien pâle, c’est l’air de Paris. Le fils est engourdi devant les images. A la fac certains profs travaillent sur des affections qui sont de plus en plus courantes. La mère tend une boîte au père : «t’as encore oublié tes cachets». Le père en glisse une poignée dans sa gorge suivie d’une lampée de rouge : «ça y est, j’ai pris mon Medoc !».

     Dans le train de nuit qui remonte vers Paris, le fils feuillette un magazine. Tiens, il y a un article sur Centralia, en Pennsylvanie. Ça brûle toujours. C’est la deuxième génération de pompiers qui s’y colle et paraît qu’il y aura encore
du boulot pour la suivante. Faut pas s’affoler, tout est sous contrôle. Tchak-atchak-
a-tchak... somnolence dans ce train direct gare Montparnasse. Il est 5
heures, Paris s’éveille...

     Dix ans que la mémé est morte. Le cousin André est fatigué. C’est la mère qui a téléphoné. Le fils prend le train ce soir pour le Périgord. La SNCF annonce que le direct Paris/Agen, celui qui s’arrête à Siorrrac-en-Pérrrigord comme le chante le chef de gare va être supprimé. Place à la technologie. Au TGV. 250 km/h pendant 20 minutes puis un arrêt de 5h au milieu de nulle part bouclé dans l’air conditionné. Rêver avec le paysage qui défile dans un roulis caténéresque, tchak-a-tchak, visage giflé au vent à la fenêtre du couloir, e pericolo sporghesi , do not lean out the window, faut oublier. Le chef de gare, aussi, faudra l’oublier. Dans le train, le fils lit. A Darvaza, Turkmenistan, ça lui rappelle quelque chose d’il y a longtemps, à Darvaza donc, le cratère de gaz brûle depuis 20 ans. By night c’est spectaculaire, le site est dorénavant une destination touristique signalée dans les guides. Rien à craindre, les ingénieurs contrôlent. À Siorrrac-en-Pérrrigord, le cousin André attend devant la gare avec la vieille 4L. L’autoradio chante Marcia Baïla des Rita. Il a quitté la Tour Montparnasse. Fatigué. De retour au pays, il bricole un peu et s’occupe du jardin. Ah oui, maintenant c’est lui qui rentre les poules. Dans la voiture qui cahote, il parle par à-coups et respire fort. Ca siffle. Le fils connaît ça. Il en a quelques-uns, des André, dans son service. André pense que c’est parce qu’il a trop picolé et trop fumé. Surtout à l’armée. Tu sais, dans le désert, on avait les clopes à l’oeil et en Bretagne les binouzes à gogo... Quand j’ai quitté l’armée je me suis calmé. A la tour Montparnasse j’étais peinard. Je suis parti juste à temps, ça devenait bordélique avec tous ces travaux de déminage euh de démiantage euh enfin des travaux quoi. Le père a préparé un casse-croûte. Sur la toile cirée à carreaux vichy une tourte de pain, un jambon de vingt livres et une bouteille de rouge tout frais tiré de la cave. Les hommes se coupent de larges tranches de pain et des éclats de jambon. Le père lève son verre. On n’a plus le droit de tuer son cochon, mais je l’ai fait quand même... je les emmerde. Il allume la télé pour les infos. Là-bas en Ukraine il y a un problème dans une centrale nucléaire. Un nuage se balade à travers l’Europe., mais il n’a pas franchi la frontière, il avait pas ses papiers. Rien à craindre tousse le père,avec les moyens techniques qu’il y a là-bas, ça va vite être réglé. Ça va faire du boulot dit André, j’aurais dix ans de moins, j’irais. Même pas peur. La mère sert le tourin. Les hommes font chabrol. Il est fameux le vin cette année, les traitements de la coopérative, rien à dire, y sont vraiment efficaces. Il pleut. La "zarza ouelha", la "charge -brebis" comme disent les anciens. Le fils adore cette bruine. Il part faire un tour à la rivière. Il prescrira des médicaments à André demain, avant de repartir...

     Le fils arrive à la ferme aujourd’hui. André est mort. La picole, ont dit ses relations de bar. Le curé a fait son oraison, à lui, André, qui ne mettait jamais les pieds à l’église. Le curé a raconté sa vie. Il s’était baladé en chemise kaki vers le lieu de l’explosion dans le désert algérien en 61, avait ramassé le mazout sur les rochers bretons en 67, filtré l’air de la tour Montparnasse avec ses poumons puis était revenu à la ferme, inapte au boulot pour raisons médicales. Là il filait un coup de main au père. A deux c’était plus facile, avec tous ces produits, pour s’occuper du tabac, du maïs, des fraises... Le soir il jouait au tarot au café de la Mairie. Quand le curé passait, André, eucharistique, le saluait de son verre «buvez, ceci est mon sang». Mais ça, le curé l’a pas dit...

     Le père est souvent assis sur le banc devant la porte de la cuisine. Le soleil réchauffe les pierres. La télé est muette. La mère est debout sur le perron, un chiffon à la main. Elle a fait une tarte avec les pommes qu’elle conserve dans l’obscurité de la cave à côté du tonneau de rouge. Les émotions envahissent le fils. C’est le vin. Il a de la fleur et pétille un peu. Rien à voir avec ces crus offerts par les labos qui logent sa cave d’appartement pilotée digital. Une sensation de fraîcheur, un bonheur de fleurs cueillies pour maman en revenant de l’école, une course de vélo dans le soleil vers la rivière qui coule plus bas dans la plaine. Le fils trinque avec le père dans un verre à moutarde. Il ferme les yeux. Non, il n’échangerait pas ce verre contre tous les Haut Brion du monde. Le père repose son verre en tremblotant. Ca fait quelque temps que sa main s’agite. Soixante cinq ans c’est pas jeune. Soixante-cinq c’est pas vieux non plus dit le fils, je vais te prescrire des examens.

     Le père n’a pas fait d’examens. Pourquoi faire ? Des conneries tout ça. Toujours vécu à la campagne. Toujours travaillé en plein air. Que du bonheur. À ouvrir la terre, à passer les bons produits de la coopérative, à traiter les céréales, les fruits et les légumes pour qu’ils poussent bien, sans défauts. Courageux le père, le curé l’a dit à l’église : le père n’avait pas peur. Un travailleur de la terre. Toujours prêt à rendre service. A donner sa chemise. Même la télé, qu’il avait fini par donner à l’hospice. Il ne regardait même plus la météo. Tout ce ciel qui se détraque. Il avait gardé le carton de la télé. Il l’a posé sur le bureau de la mère supérieure : «si Dieu existe j’espère qu’il a une bonne excuse». Mais ça le curé l’a pas raconté.

     Aujourd’hui le fils est revenu à la ferme. Les terres ont été cédées à un céréalier, qui fait aussi du cochon. Beaucoup de cochons. D’abord on dit plus cochon. Ça c’était quand le père faisait son jambon. On dit porc. La mère a fait une tarte aux pommes. Il n’y a plus de piquette à la cave. Le fils vient de prendre sa retraite. Dame, soixante-cinq ans. Il y a une nouvelle télé dans la cuisine. Extra plate. Avec plein de chaines. Plein d’émissions. On y apprend que Fukushima c’est pas de bol. La faute à la météo détraquée dirait le père. Dans le golfe du Mexique le pétrole fait des vagues. On vient d’inscrire la maladie de Parkinson comme une maladie professionnelle chez les agriculteurs victimes des pesticides. Il y a une liste spécifique des maladies professionnelles pour les agriculteurs. A Darvaza, Turkménistan, ça brûle toujours. Il y a de belles images sur internet. Centralia en Pennsylvanie à disparue administrativement. Les experts pensent que le charbon va se consumer encore 250 ans. La question n’est plus de savoir si les eaux vont monter mais à quel rythme. Une expédition retour d’Arctique a observé l’apparition de la pluie depuis deux ans et les bébés pingouins, mouillés, meurent dès que ça gèle. Le président des Etats Unis refuse de participer à la lutte contre le réchauffement de la planète. Bob Dylan sort un nouvel album : Fallen Angels, les Anges Déchus. J’en parlerai au curé. La mère a fait du poulet. Pas comme avant. Juste des cuisses. A quatre-vingt-cinq ans, elle ne s’occupe plus des poulets. Et puis les restes il y en a plus assez. La barquette de cuisses de poulet vient du supermarché. Comme le vin. Pratique, le bouchon est en plastique. Comme la bouteille. Pour l’eau pareil. Non je vais plus la tirer au puits. La mairie nous a prévenus, elle n’est plus bonne. Rapport aux porcs. J’ai pas fait de frites, j’ai pris des chips. Le fils regarde la mère. Il sourit. Il fait beau dehors. Tout à l’heure il ira faire un tour de vélo au bord de la Dordogne. Les chips craquent sous ses dents. Même pas peur.


Jean-Louis Maury

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Prix Gaston Welter 2016 : « Des vies mal pliées » de Claude Mamier

17 Mai 2017 , Rédigé par Mairie de Talange Publié dans #Texte lauréat, #Lauréats, #lauréats

      Tasnima décore la chambre d’hôtel avec des animaux. Un lapin jaune, un poussin bleu qui sort de son oeuf, une grenouille, des poissons. Le chat est un peu tordu. La grenouille  sauterait si le papier était plus épais. Ou alors elle s’est trompée dans les pliages.
      La chambre est plus petite que celle du mois dernier, mais plus grande que la toute première, il y a six mois : Tasnima a son propre lit de camp et n’est pas obligée de dormir avec sa soeur. Kheda s’agite dans son sommeil quand elle rêve de leur ferme près de Grozny.
En grande section de maternelle, on n’apprend pas encore à lire. La maîtresse a montré les pliages de la cocotte en papier, et distribué d’autres schémas à ceux qui voulaient continuer à la maison. Ça porte un nom, de fabriquer des choses avec du papier plié. Un nom japonais dont Tasnima n’arrive pas à se souvenir.
       Le renard, c’est dur. Le résultat paraît simple, sauf que certains plis
sont trop compliqués pour des mains d’enfant ; il faudrait celles de Maman ou de Kheda. Papa a de gros doigts et n’a pas toujours le temps de jouer, enfin c’est ce qu’il dit parce qu’il ne fait pas grand- chose de ses journées.
       Aujourd’hui, c’est mercredi. Tasnima est seule dans la chambre avec le renard qui refuse d’apparaître. Seule avec les animaux qui la regardent de leurs grands yeux noirs tracés au feutre. Ses parents n’aiment pas la laisser sans surveillance, mais la préfecture impose les jours de rendez-vous. Et Kheda doit y aller aussi parce que c’est elle qui parle bien français. Kheda est en cinquième. Elle a de bonnes notes. Elle lit des livres et chaque papier bizarre de la préfecture en fronçant les sourcils.
                    

                                                                         *


       Le renard résiste. Mieux vaut se remettre aux lapins. Maman adore les lapins. Elle en avait plein à la ferme. Tasnima est trop jeune pour se souvenir vraiment de Grozny ou de la Tchétchénie. Parfois, dans ses rêves, elle voit un cheval noir tourner en rond dans un enclos. Papa dit que ce n’est pas un rêve, que c’était son cheval à lui, là-bas. S’il le dit, ça doit être vrai. Tasnima a le schéma du cheval, mais pas de papier noir. Papa serait sans doute triste si le cheval n’était pas noir.
       Ça fait longtemps qu’ils sont tous partis à la préfecture. Le service des étrangers ferme à onze heures et demi et il est déjà plus de midi. Peut-être que la machine leur a donné un mauvais numéro. Peut-être qu’ils n’ont pas pu passer et qu’il faudra y retourner demain.
        Peut-être aussi qu’on les a capturés.
       C’est compliqué, la préfecture. Un peu comme le renard. Il faut aller y chercher les papiers spéciaux, ceux qui permettent de rester en France, mais tant qu’on ne les a pas, l’endroit est plein de méchants prêts à vous punir de ne pas les avoir. Prêts à vous arrêter. À vous mettre dans un avion et à vous renvoyer là d’où vous venez, sans vous demander votre avis.
       Une fois, Tasnima a dit à Kheda que ce serait rigolo : prendre l’avion, se promener, et revenir. Kheda a répondu que ça ne marcherait pas, parce qu’en Tchétchénie, il y avait des gens fâchés contre Papa, des gens qui lui feraient beaucoup de mal s’ils le retrouvaient. Ce jour-là, Tasnima a compris que les Papas pouvaient avoir peur.

                                                                        *


      Le temps passe. Tasnima fait des fleurs pour Maman. Les fleurs, c’est long à colorier, alors ça aide à attendre. Il ne faut déborder ni sur le coeur ni sur la tige quand on s’occupe des pétales. Il faut se concentrer. Et quand on est concentré, on ne regarde pas sa montre.
      Les services sociaux les changent d’hôtel régulièrement, trop vite pour changer aussi d’école. Alors parfois c’est près, et parfois ça dure une heure avec plusieurs bus. Donc Maman perd quatre heures, deux le matin et deux l’après-midi.
      Ce serait plus simple qu’on leur donne une maison au lieu de les déplacer d’hôtel en hôtel. Enfin, c’est ce que pense Tasnima. Elle n’a pas compris grand-chose quand Papa a tenté de lui expliquer son erreur. D’ailleurs, elle n’est pas convaincue que Papa en sache vraiment plus qu’elle. Les adultes détestent admettre qu’ils ne savent pas tout.
       Tasnima lève les yeux vers les murs de la chambre. Vers les animaux accrochés avec du scotch, jamais avec des punaises qui abîmeraient la peinture blanche. C’est la forêt. Une forêt discrète, silencieuse.
      Pourtant, elle a parfois l’impression de l’entendre. Des chants d’oiseaux. Le miaulement d’un chat. Le craquement des feuilles mortes sous une patte. Ça l’aide à s’endormir.
      Mieux vaut ne pas en parler puisque personne d’autre n’y prête attention. À moins qu’ils n’osent pas en parler non plus.
       À chaque déménagement, Tasnima monte sur les épaules de Papa, décroche les animaux et les range à plat dans une boîte à chaussures. Après, dans la chambre suivante, elle reprend certains plis pour donner à nouveau du relief. Ça fatigue le papier. Comme si les animaux vieillissaient. Quand un lapin n’arrive plus à se mettre en relief, c’est qu’il est mort.

                                                                        *


       Les fleurs en papier n’aiment pas la pluie. La rose s’est fanée quand Tasnima a pleuré dessus. Il est deux heures passé.
      Une famille tchétchène habitait près du premier hôtel, au coin de la rue. Une famille avec les papiers spéciaux. Les jours de préfecture, Maman
disait que si ça durait trop longtemps, Tasnima avait le droit d’aller se réfugier
chez eux. Parce qu’on ne mettait pas une famille dans l’avion s’il manquait un
enfant.
       Là, il n’y a plus personne chez qui se cacher. Si Papa, Maman et Kheda ont été arrêtés à la préfecture, Tasnima espère au contraire qu’on ne l’oubliera pas. Qu’on viendra la chercher. Elle ne veut pas rester seule en France. S’il faut rentrer en Tchétchénie, si les méchants retrouvent Papa, alors elle leur fera des animaux, et des fleurs, et tout le monde sera content, et tout ira bien.
      Tasnima se mouche à grand bruit. Une caresse lui effleure la main, mais quand elle rouvre les yeux, il n’y a personne à ses côtés. Elle compte à voix basse les animaux scotchés au mur, une fois, deux fois, trois fois. Aucun ne manque. Le renard frémit. La chambre est pleine de courants d’air.


                                                                      *


      La porte s’ouvre. Ce n’est pas un policier. C’est Maman.
      Tasnima se jette dans ses bras. Kheda est là aussi, elle explique qu’il y a eu un problème avec les bus et qu’il a fallu rentrer à pied. Papa ne dit rien. Il s’assied sur le lit, la tête dans les mains. Tasnima sait quand Papa est triste, même s’il ne pleure jamais. En général, la préfecture le rend triste.
       Tasnima va le voir. Elle lui écarte doucement les mains pour qu’il montre ses yeux. Il s’efforce de sourire. C’est un bon début.
      Papa prend la chemise cartonnée qu’il avait posée sur l’oreiller. Dedans, les papiers de la préfecture. Tasnima les reconnaît facilement : ils commencent toujours par le visage de la France, cette femme si pâle, vue de profil, avec son bonnet bizarre. Papa soulève les documents et sort des feuilles de couleur, des jaunes, des bleues, des vertes. Un cadeau. Pour s’excuser d’être revenu si tard.
      Tasnima saute de joie. Ce papier-là n’est pas seulement coloré, il est aussi plus rigide : la prochaine grenouille sautera très haut.
       La forêt sera plus belle. Tout ira bien.

                                                                 *


       Nouvel hôtel. Pas trop loin de l’école, quinze arrêts de bus. La maitresse a distribué un livret de schémas aux élèves désireux de poursuivre les pliages.
       La grue, c’est pas facile non plus. Les Japonais adorent cet oiseau ; ils ont même une légende qui dit que si on en façonne mille, on a droit à un voeu. Les mille grues alignées, ça porte un nom de là-bas, encore plus compliqué que le précédent. Impossible de s’en souvenir.
      Pas grave. L’important, c’est le voeu.
      Que Papa finisse par s’entendre avec la préfecture.
     Tasnima veut lui offrir la première grue, et la rendre très particulière. Alors elle s’entraine avec du papier ordinaire, plusieurs fois, histoire de bien prendre les mesures. Ces grues-là ne compteront pas dans les mille puisqu’elle les déplie afin de les poser sur la grande feuille d’où jaillira l’oiseau numéro un : les repères doivent être parfaits.
     Elle sait que les oiseaux souffrent. Qu’elle les tue à la naissance. La nuit, elle n’entend plus le bruit rassurant des animaux dans la forêt. Ça lui manque.
     Tant pis. Les repères doivent être parfaits.
     Tasnima passe à l’action lors d’une matinée solitaire. Elle se concentre, la langue pincée entre les dents, et certains gestes lui semblent soudain faciles à force de les avoir répétés pendant des heures. Peut-être les mille grues prendront-elles moins longtemps que prévu.
     Elle attend. Sa famille rentre à onze heures, dans la moyenne des visites à la préfecture. Tasnima montre la grue à Papa : elle a découpé la carte de l’Europe pour que les pliages amènent Paris sur une aile et Grozny sur l’autre.
     Kheda peste parce que c’était sa carte à elle. Maman leur tourne le
dos, elle fait de drôles de bruits, et Tasnima n’arrive pas à savoir si elle rigole
ou si elle pleure. Papa, lui, examine l’oiseau sous toutes les coutures avant de
perdre son regard au loin.
     Tasnima lui explique la légende en bafouillant. Il hoche la tête, puis pose la grue sur le lit, en douceur, comme un objet précieux. Il ouvre la chemise cartonnée et en sort les papiers avec le visage de la France en disant que Tasnima peut en faire des tas de grues, parce que cette fois c’est fini, c’est perdu.
     En découpant deux carrés par feuille, il doit y avoir de quoi en fabriquer une bonne centaine. Un immense vol d’oiseaux sur les quatre murs de la chambre.
    Maintenant c’est sûr, Maman pleure.

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Prix Gaston Welter ex aequo :

10 Mai 2016 , Rédigé par Mairie de Talange Publié dans #Texte lauréat, #Lauréats

La chambre de Jeannette


C’est un lundi d’octobre, le ciel est gris comme le paradis, il pleut.
Mémé Jeannette regarde par la fenêtre la grisaille dans les arbres qui se déshabillent. Un petit vent soulève les feuilles jaunes, elles chutent en tourbillons tristes. Elles se bercent, avant, arrière, puis retombent dans un souffle d’oreiller. La nature est une grande couette de plumes, il sera bientôt temps d’y dormir.
Mémé Jeannette regarde par la fenêtre, les infirmiers fument des cigarettes en parlant de leurs histoires. Elle a encore toute sa tête, mais son oreille résiste, dure de la feuille, elle n’entend que des bribes.
Ça la rend un peu triste, mémé Jeannette, elle ne saurait pas très bien dire pourquoi. Elle aimerait entendre une fois une histoire en entier, tiens celle d’Yves avec la coiffeuse d’en face.
Yves, c’est lui qui s’occupe d’elle, qui la lave et qui la change. Pendant qu’il fait ça, parfois, elle pense qu’elle est la coiffeuse d’en face, ça lui fait des frissons et ça fait penser à autre chose. Mais la plupart du temps, elle se sent comme un haricot qu’on aurait oublié au frigo ou elle se sent rien, un grand rien qu’on aurait oublié entre quatre murs. L’autre jour, sous la douche, elle a uriné sur lui. Elle a baissé les yeux et s’est mise à pleurer doucement. Yves n’a rien dit, il a continué comme si de rien n’était. Quand la douche a été finie, les yeux d’Yves se sont attardés dans les siens, il y avait quelque chose de doux à l’intérieur.
Mémé Jeannette regarde par la fenêtre. Au-delà du parc, la petite ville de Merlimont. Des rues, du vent, la mer, du sable. Le nom des rues ici ne lui évoque rien, la mer, ça ne lui parle pas. C’est beau, c’est vaste, des cerfs-volants, un restaurant avec des baies vitrées qui donnent sur la mer, le paradis. Mais c’est le Nord, il fait froid, le vent souffle tout le temps, pas une minute de pause, il siffle aux oreilles et soulève les cheveux. Elle se souvient, avant d’être à la maison de retraite, les promenades interminables en fauteuil poussée par un quelqu’un, jamais le même. Des filles jeunes avec l’accent du Nord qui fument des cigarettes dès qu’elle sont dehors. La fumée portée par le vent qui vient se coller aux narines. Tout le temps de la promenade, elles sont au téléphone, elles parlent fort à leurs copines, c’est tranquille comme boulot, la vieille, elle peut pas parler, non, elle bouge pas non plus. Elle sent mauvais, c’est juste ça, mais quand on est dehors ça va. Un jour, l’une d’elle avait donné rendez-vous à un petit copain, serveur d’une brasserie en bord de mer. Attends-moi là, elle a dit au copain. Elle a posé mémé Jeannette dehors entre deux palmiers et l’a laissée face à la rue. Le vent soufflait dans son dos, ça a duré des heures. Mémé Jeannette a pensé à son enfance, les heures passées à dessiner sur un coin de table pendant que les parents jouaient aux cartes avec les amis. Ah t’étais là ma petite, on t’avait oubliée, tu es tellement discrète, il faut t’affirmer un peu sinon qu’est-ce que tu vas faire de ta vie.
Mémé Jeannette regarde par la fenêtre qu’est-ce qu’elle va faire de sa vie.
Parachutée ici. Pas d’enfants, son corps fripé comme une feuille d’automne, sans bouger va sans bouger.
Ses yeux qui pensent, sa parole qui ne vient plus.
Mémé Jeannette regarde par la fenêtre, dès fois, elle aimerait sentir la douceur des roses, l’amertume du lys. Il y a longtemps, elle était fleuriste. Elle avait un magasin sur un grand boulevard parisien. Un magasin qui marchait bien, qui s’était fait un nom, livraisons, commandes, réceptions, mariages, naissances. Tout son temps passé dans les pétales, les épines, les tiges, les feuilles, les couleurs et cette odeur d’humidité. Tout son temps, alors pas d’enfants. Toute seule maintenant mémé Jeannette à regarder la pluie. Jeannette n’aimait pas les mémés. Quand elles entraient dans le magasin, elle les trouvait trop vieilles trop lentes trop fripées, moi je ne serai jamais une mémé, je serai vaillante, je suis bien entourée. Bien entourée, mais les amis barrières sont morts les uns après les autres, les poteaux de la clôture sont tombés, ne reste qu’un immense champ vide.
Mémé Jeannette regarde par la fenêtre, ses yeux s’accrochent aux oiseaux, tiens un rayon de soleil. Ça arrive souvent ici, il pleut il fait beau il fait beau il pleut. Elle habitait à Paris dans un grand appartement à côté des Halles, elle a reçu toutes sortes de gens. Elle n’en avait que pour Paris, son remue-ménage, ses trépidations, son métro glissant, ses heures de pointe, ses chauffeurs de taxi. Elle a voyagé, beaucoup. Un jour son corps s’est arrêté, il n’a plus voyagé du tout, quelqu’un ou quelque chose a appuyé sur le bouton off, tout s’est éteint dedans, c’est peut-être quand Madeleine est morte.
Mémé Jeannette regarde par la fenêtre, le soleil s’étale désormais dans les feuillages rouges et or, il y a de l’agitation, ça sent la cuisine. Il doit être 11h30, c’est l’heure où on mange. On va venir la chercher, la descendre par l’ascenseur, la poser à une table avec plein d’autres vieux impotents dans des fauteuils. Ils sont regroupés dans une salle, une aide soignante par personne. Les vieux ne peuvent plus bouger ou parler ou ont perdu la tête, ils lancent des borborygmes aux visages des aides soignantes en recrachant leurs purées. Les aides discutent entre elles. Attention à la purée, Monsieur Dubois, tenez-vous tranquille cette fois. Parfois certains sont privés de dessert.
Mémé Jeannette regarde par la fenêtre, l’étendue du désastre. Madeleine est morte d’un infarctus dans un fauteuil du salon de leur maison. Madeleine, son amour, sa compagne. C’était un jeudi de juillet, elle s’en souvient, il faisait tellement chaud. Elle rédigeait une commande dans le bureau, elle est sortie de la pièce pour se faire un thé. En passant dans le salon pour aller à la cuisine, elle a senti le grand silence. Elle s’est arrêtée. Madeleine, elle était morte sans rien dire, sans encombrement, un livre de Dostoïevski à la main. Après, mémé Jeannette a traîné ses pieds dans les rues et les choses de la vie, et la fadeur du monde a tout enveloppé.
Mémé Jeannette regarde par la fenêtre, les croix grisâtres qui dépassent comme des têtes aux yeux écartées. Elle sont les gardiennes de la maison de vieux, elle sont le loup de leur monde, si vous ne mangez pas votre dessert vous finirez au cimetière. Mémé Jeannette est nostalgique, si elle pouvait, elle ne mangerait plus aucun dessert, elle ne mangerait plus du tout, mais elle est condamnée à avaler du bon dessert au chocolat, à vivre.
Mémé Jeannette regarde le plafond. C’est le début de l’après-midi, l’heure de la sieste. Yves est venu la chercher, l’a amenée à la cantine. Aujourd’hui, en dessert, c’était banane flambée, elle a tout mangé. Après le repas, Yves l’a allongée sur le lit, elle est censée dormir. Elle compte les rainures et les fissures, il suffit qu’on lui demande de dormir pour qu’elle n’arrive pas à le faire. Elle s’ennuie, elle se chante des chansons comme quand, enfant, elle était malade et que personne ne venait la voir. Dans son lit, elle s’inventait des mélodies, elle se souvient avoir travaillé pendant deux jours c’est la mère Michèle qui a perdu son chat en inversant toutes les syllabes, C’est la chère Mimèle qui a cherdu son pat...aujourd’hui encore, elle peut chanter cette version sans une erreur.
Mémé Jeannette regarde la télévision. Après la sieste, c’est l’heure du jeu de lettres sur un grand écran plat. Elle n’entend pas bien, elle se laisse porter par les images, souvent elle décroche, parfois même elle s’endort. Alors mémé Jeannette, on vient juste de faire une sieste !
Dehors, le jour décline, la pluie est revenue, le vent s’est levé, les arbres frémissent, les oiseaux fuient. Mémé Jeannette rêve qu’elle se lève de son fauteuil. Excusez-moi, elle passe entre les vieux, rentre sa main dans l’écran, appuie sur le nez du présentateur, la télé s’arrête, l’écran devient noir et vide comme la nuit.
Mémé Jeannette regarde par la fenêtre, la nuit est noire et tombée. Yves l’a ramenée dans sa chambre après le repas du soir. Il appuie sur le bouton du store électrique qui descend en grinçant. Derrière la vitre maintenant, un monde blanc à rayures parallèles. La chambre se rétrécit d’un coup, la lumière blafarde du néon donne à Yves un air fatigué. Il soulève Jeannette de son fauteuil, l’allonge sur le lit, la pommade pour les escarres, le massage des mollets, la chemise de nuit, une grande chose ample comme un fantôme, son corps fluet censé se mettre dedans.
Bonne nuit et Yves s’en va, fermant la porte d’un coup sec.
Mémé Jeannette regarde le plafond.
Elle ne dort pas, elle se chante des chansons.
Des chansons anciennes qu’elle se fredonne doucement
Ce soir j’attends Madeleine, j’ai apporté des lilas
Dans sa tête, ça chante tellement fort que le sommeil ne vient pas.
Madeleine, c’est mon Noël, c’est mon Amérique à moi.
Et quand le sommeil vient soudain,
Ses yeux ne se ferment pas.
Ils restent grands ouverts...
Sophie David


Ainsi passent les jours (Asi pasan los dias)


La pluie tombe depuis trois semaines, la rivière a encore gonflé et il faut encore déplacer la cabane un peu plus haut. Défricher, creuser l’argile, enficher les bois porteurs mouillés et glissants, se vautrer dans la boue, repositionner le feuillard, étaler les branchettes sur le layon -au moins jusqu’aux latrines- faire tout ça et le reste maintenant, sans y penser, parce qu’y penser ça décourage et le courage je sais plus où il se planque.
Quand j’ai rencontré Pauline je jouais encore du piano dans un resto banlieue ouest, bouffe de bourges genre grande assiette porcelaine octogonale végédesign avec trois haricots, deux petits pois, une lamelle de carotte pour le vif et un trait de sauce jaune. Gastronomie minimaliste et papilles en berne. D’un point de vue artistique c’était pas Alcimboldo, d’un point de vue gastronomique j’appellerais ça une dégoûstation. Au piano, j’improvisais jazz décontracté because le talent décalé et la facilité inachevée, avec des éclats brisés ça et là . Trois ans que ça durait. Un soir de janvier post-fêtes, glacial, noir et déprimant, un verre s’est fracassé, Pauline a titubé de la table proche du piano où elle avait soupé liquide en compagnie de deux trous du cul élevés en école de commerce, agrippa le SM58 qui ne me servait plus qu’à annoncer et chanta. La jungle et le désert, un torrent et des vagues. Elle miaulait, feulait, agrippait les branches, surfait le tube, dévalait la dune et se retrouvait dans le bus après un scat barré démarrant free-java pour virer passo-bop. Féline, douce, rauque et rock, susurrée, murmurée, calibrage de tympans, préchauffage des marteaux, bref ça m’a tué. Détail sublime, touche irradiante, harmonie cosmique : elle n’avait pas touché à son assiette.
Signe évident de lucidité. Pas du genre cinq fruits et légumes par jour , flûte !... aujourd’hui je n’en ai consommé que quatre !... c’est grave, doc ? Hygiène alimentaire de tout premier ordre: pas de légumes, pas de fruits. Cinq viandes par jour, cuisine au saindoux, bol de viandox au petit déj...
Perso j’ai souvent un sandwich au pâté de campagne au fond du cartable où s’entassent mes partitions. Réaction psychogène à un boulot alimentaire dans un resto qui ne l’était pas. Ce soir là à 2 bouteilles moins le quart de Château La Caderie elle est montée dans ma vieille citron dont le cardan gauche claquait comme la caisse claire de Sunny Murray. J’ai pas refermé le piano et roulé tranquille, 160 BPM dans la poitrine, jusqu’à Malakoff où un ami plasticien me sous-louait son atelier d’artiste depuis un départ pour une méditation prolongée dans un ashram du sous-continent indien, au coeur d’une région réputée pour la qualité de ses produits à inhaler. J’ai ouvert un flacon de Limoncello, une boisson artisanale confectionnée par un cuisinier-paysan du Périgord avec du citron, du sucre, de l’alcool pharmaceutique à 90° et de l’eau distillée . C’est une question de proportions. Il y met vraiment beaucoup de citron. Pauline n’était pas allergique à la vitamine C, ça m’a tout de suite sauté aux yeux. Depuis cette soirée on s’est fait des bleus, des câlins, des poutous, collé des baffes, on s’est mordu les dents, frotté les lobes, léché les crottes de nez et bu nos larmes.
On a marché, trébuché, boitillé, on s’est perdu, égaré, retrouvé, et on s’est couru après et avant. C’est un peu comme ça que j’ai échoué ici. Mais je vais la retrouver. Sûr. Quelques petites choses à régler et nous filons vers un autre endroit, une autre vie. On va se marier et avoir 5 enfants. Non, là je déconne, c’est pour vous faire marcher. Je sais aussi comment ça va se passer, elle va me jeter ce qui lui tombera sous la main: une bouteille, un appareil photo, une brique, une poignée de boulons, un poulet fermier, l’intégrale de Johnny, elle va enfiler des espadrilles et disparaître. Je crie casse-toi, je patiente trois nuits ou deux heures mais je claque la porte derrière moi et je prends le prochain bus à sa poursuite. Faut être con. On me l’a déjà dit...
Chaque pelletée de boue est soigneusement répartie de chaque côté d’une rigole pour évacuer la flotte qui tombe glacée, coule partout, sur les feuillages, sur la clairière, partout, crépite sur le fleuve, dégouline sur mon chapeau, sur mon cuir fourré et graisseux, sur mon visage, s’écoule sur mes jambes, dans les godasses, partout. Des larmes de pluie. Partout. Il fait 3°, je squatte un phare dans les cinquantièmes. J’attends, j’organise l’attente, je prépare l’éternité. Ainsi passent les jours.
La première fois le bus m’a déposé du côté de Langogne, en Lozère. Froid. Humide. Je l’ai récupérée qui gardait des salers sacrées d’une demi‑tonne dans une ferme écotechnique. Muette.
Elle buvait un bol de café soluble. Depuis la table de la cuisine on voyait le ciel gris par un soupirail de fonte. J’ai pris un verre, touillé un soluble et me suis assis. On est resté là un moment.
Silencieux. J’ai pris sa main et elle a posé sa tête contre moi. Je respirais ses cheveux. On a laissé ses affaires là. Plus tard, à Sète, la fenêtre de la chambre ouvrait sur le port. On mangeait n’importe quand. Quand la faim nous poussait dehors. L’odeur du port, gas-oil, iode, mouettes... l’air qui giflait en février. On remontait vite les escaliers pour se jeter sur le lit. L’hôtel était désert. Ainsi passaient les jours... Ce matin là, en montant l’escalier, j’ai eu un frisson. L’hôtel était encore plus désert que d’habitude. Le courant d’air saturnien me glaça les vertèbres. La porte de la chambre baillait. Je me suis allongé sur le lit. Enfoui mon nez dans son oreiller. Deux mois après, un contrebassiste improvisateur que j’apprécie pour sa version hardcore d’ « O Sole Mio » croyait l’avoir aperçue dans un pintxos à la Tamborrada de San Sebastian. « Pas sûr‑sûr... ce soir là tu sais, j’avais bu... - comme ce soir ?... - comme ce soir... Quizas, quizas, quizas »... J’ai roulé toute la nuit et le matin je l’ai retrouvée sur cette place cernée de balcons numérotés. Elle buvait un vin épais et noir. Elle m’a sourit. Pas surprise. Une larme a vogué sur sa joue. On s’est embrassé comme pour toujours. Une hirondelle en cage ça n’existe pas, alors on a volé ensemble à travers la Galice vers le cap Finistère...
Luarca, San Esteban de Pravia, Muros, Malpica... Là où il y avait un piano et un patron accueillant, on se posait 2, 3, 8 jours, et puis fallait chercher un autre piano pour qu’elle puisse bouger et chanter. Sa voix me filait toujours le spleen comme la toute première fois. Sa voix. On passait des heures à marcher le long de la mer. Le vent et sa voix. Le vent. S’asseoir et regarder les vagues.
Infinies. Les ondes, les frissons sur toute la surface, du creux à la lèvre. C’était nous cette écume. Sa voix. Fondre l’un dans l’autre. Dans la vie. Dans le mystère. Nos mains se serraient, se frôlaient, se parlaient. Nous n’avions pas de projet pour la seconde d’après. Juste d’être ensemble. Et bouger.
Bouger pour se mettre à l’abri. Nous préserver de toute incursion extérieure. Nous deux. Nous deux et les autres. On se reconnaissait et on se déchirait les lèvres. A la Casa de Mariquinhas, dans le vieux Porto, il n’y avait que des guitares. De celles qui jouent le blues de la mer. Elle a chanté et dansé toute la nuit en me brûlant les yeux... J’ai su... Saudade. Au petit matin elle a disparu dans des bulles de vinho verde. Au coin de la rue chez Joao j’ai mangé un sandwich baccalao et bu un flacon de rojo. Rouge sur blanc, tout fout l’camp. Je ne suis pas retourné à la boite de fado. Pas la peine. A l’envol les papillons ne laissent pas de traces mais en l’air ils nous fascinent... Elle voulait regarder l’estuaire, l’océan et le ciel comme les explorateurs il y a cinq siècles. J’ai filé sur l’autoroute pour Lisbonne. La Tour de Belem. Je savais qu’elle avait marché là hier soir ou ce matin . J’ai fait dix fois le tour du monastère des Hièronomytes. De combien l’avais-je manqué ? Quelques heures, quelques minutes ou quelques secondes... Je dormais sur la banquette arrière de la DS. Il y avait son odeur.
J’avais retrouvé une boucle d’oreille et un long cheveu sur l’appui-tête. J’entendais une voix, une musique. Asi passan los dias... C’est Ciego qui jouait de l’accordéon avec des lunettes noires et une canne blanche au bord du Tage qui l’avait vu vers le port, là où d’immenses carcasses d’acier chargeaient marchandises et gens vers l’outre-mer. J’ai arrêté d’arpenter le monastère. Une cigogne noire est passée dans le ciel. Dans un bistrot du quai où je tenais un piano de contrebande accordé par un docker ivre j’ai rencontré cet hollandais madérisé beuglant « Asi Pasan los Dias ». Il avait fait le voyage avec elle sur un porte-container. Elle bossait à la cambuse et chantait en préparant les légumes. Une voix qui vous fend en deux. Le soir elle montait sur le pont. A la proue. Quand l’étrave ouvrait les vagues, ses cheveux flottaient lourds de sel. Tous les marins étaient dingues d’elle. Tous. On peut pas l’oublier. Elle chantait toujours cette chanson... Ouais elle a disparu à Porto Alegre pendant qu’on transbordait de la marchandise sur une épave chilienne. Un oiseau... Asi Pasan los Dias... Ouais, une sacrée chanteuse... Le tas de ferraille chilien ? Comment s’appelait-il déjà ?... L’Augusto, ouais c’est ça, l’Augusto, ouais, à cause du président... J’ai scotché AV sur la vitre de la citron et vendu la DS au milieu d’un carrefour à un mec qui me klaxonnait depuis vingt minutes. Il y tenait. J’ai pris un low cost dernière minute pour le Brésil. A la capitainerie du port le gros phoque avec ses breloques et sa casquette d’opérette ricanait en se curant les dents avec un couteau « l’Augusto ? Madre deus! Il fait la planche dans le sud quelque part vers Punta Arena ou Ushuaia. Faut y aller par la route... la bi-océanique... Le bus c’est très bon... oui, très bueno... » Une semaine dans ce bus à mater les paysages, la montagne, les bourgs où l’on s’arrêtait pour pisser, manger de la barbaque grillée et des beignets improbables au bord de la route, et surtout vider des Austral pas fraîches. Des heures à somnoler avec le moteur qui jouait Asi Pasan los Dias en boucle dans ma boîte crânienne. Punta Arena sentait les océans. Une ville colorée et des containers. Au « Bronco » je m’empiffrais de burgers et de bière. Un patron plutôt taciturne. Un cadre bois avec un octave à peu près juste. Ca me convenait, j’étais moi-même pas très causant. Qu’est-ce-que je foutais là ? Les jours passaient ainsi que la vie. Le taciturne me dégoupillait des Australs sur le fourneau, et moi, nassé dans ce cul-de-sac, vidé, atone, je n’attendais plus que la prochaine binouze. Puis un soir j’ai entendu ce gros steak siffler Asi pasan los dias -toi aussi ça te trotte dans la tête ? Ça te vrille les neurones ? Ses yeux d’océan, son cou de cygne. Tu l’as vue? Aperçue?... Elle chante toujours ?...
Dans les Magdalènes ? D’île en île, de caillou en rocher, toujours vers le sud ? J’ai fini la soirée avec le steak qui pleurait comme le ciel. Le taciturne m’a tendu un mix de biftons, dollars, pesos, sterlings, enfin ce qu’il avait dans la caisse. Il a décroché sa super doudoune en peau fourrée - « Tiens pour le sud, tu me la rendras quand tu repasseras ». Alors j’ai dégringolé vers le sud. Après Ushuaia faut suivre une flèche de bois qui indique « faro fin del mundo ». Les Patagoniens l’appelle comme ça. Depuis quelques semaines je vis là. Dans le phare en bois. J’aménage les parages. Je ramasse du bois, je pêche et je tape dans les provisions destinées à des naufragés comme moi. Les couleurs sont magnifiques et le vent hurle continuellement. Je marche péniblement sur de surprenants sentiers tracés par des chèvres. C’est la fin du monde, je ne bougerais plus... Pourquoi faire ? S’engourdir. Rien n’est semblable et tout est pareil. La pluie en rafales. Un vent énorme. Un vent dément. Entre deux bourrasques j’ai entendu la vie qui passe... Estas perdiendo el tiempo, pensando, pensando... C’était comme une musique dans ma tête... Asi pasan los dias y yo desesperando y tu ,tu contestando... C’était pas dans ma tête, ça arrivait entre les rafales. En gifles.
J’ai levé les yeux. Elle est apparue au bout du sentier. Dans un gros parka militaire. J’ai lâché la pelle, couru sur le sentier glissant. Il n’avait jamais fait aussi beau. Je l’aurais devinée même sous une combinaison de spationaute. Elle souriait en fredonnant Asi Pasan los Dias. La chaise électrique est moins définitive. On s’est serré pour échanger nos veines, souder nos nerfs, compresser nos coeurs. Immobiles. Longtemps. Les vagues dans les yeux. C’est sûr on va plus se lâcher. On ira tout au bout de la houle. Plus bas. Plus bas c’est la glace. Il n’y a pas de piano. On chantera. On aura chaud. Ainsi passent les jours jusqu’à la fin du monde.
Louis Mau
À Osvaldo Farrès qui a composé « Quizas, Quizas, Quizas »
Y asi pasan los dias
Y yo desesperado
Y tu,tu contestando
Quizas, quizas, quizas ...

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Prix Gaston Welter 2014 : Fleurs en scène

5 Juin 2015 , Rédigé par Mairie de Talange Publié dans #Texte lauréat

Solène balaie d’un revers de la main les feuilles, tiges, pétales, chutes de bolduc, ruban, raphia, papier de soie qui encombrent la table, et dégage ainsi un coin sur lequel elle pose son bol. Elle s’assied sur l’une des chaises en bois qui meublent l’atelier, pose les pieds sur le barreau d’une autre. Les genoux ainsi relevés, elle écarte un peu les jambes et, dans le creux qui se forme au milieu de son grand tablier de coton, dépose une poignée de gâteaux secs. Elle soupire et se met à tourner sa petite cuillère dans le café au lait, bien plus de temps qu’il n’en faut pour faire fondre un morceau de sucre. Ce geste machinal lui permet de goûter plus longtemps la pause qu’elle s’octroie après plusieurs heures de travail sans répit. Elle appuie son dos endolori contre le coussin fané qui sert de rembourrage à la chaise et jette un regard satisfait autour d’elle.
                                                              Nuit d’ivresse
                                               Bouquet de 24 roses rouges
                                                                  32 euros
Elle n’a pas ménagé sa peine, depuis cinq heures ce matin, et le résultat est là, visible, tangible. Solène n’a eu que le temps d’avaler un sandwich, debout dans l’arrière-boutique, tout en faisant l’inventaire des bouquets qu’il lui restait à composer. Alors cette pause-café au lait, elle l’a bien méritée. Elle lâche la cuillère qui glisse le long de la paroi du bol avant de s’immobiliser contre son pouce et trempe ses lèvres avec précaution dans le café chaud. Elle ferme les yeux un instant, le temps de savourer cette première gorgée.
                                                                   Arc-en-ciel
                         Coupe de fleurs piquées : alstroemeria, tulipes, asters, eucalyptus
                                                                     29 euros
Elle croque un sablé sans cesser de regarder alentour. Elle s’amuse du contraste entre le fouillis qui règne dans l’atelier où elle a confectionné bouquets, coupes, corbeilles en tous genres, et la propreté de la boutique où sont sagement alignés, dans des vases, des compositions et des gerbes à dominante rouge. Elle se balance sur sa chaise qui grince et couvre le ronronnement lointain du transistor allumé sur une étagère, au milieu du fatras de vases et d’outils.
                                                                 Lune rousse
                                Bouquet rond : pivoines, amaryllis, hypericum, roses
                                                                   27 euros
Aujourd’hui est un jour de fête. L’une de ces dates qui ponctuent l’année et permettent aux fleuristes de grossir leurs ventes. C’est la Saint-Valentin. Alors Solène n’a pas vraiment vu la lumière du jour. Lorsqu’elle est arrivée, au petit matin, il faisait encore nuit. Le givre qui poudrait le trottoir et crissait sous ses pas luisait dans le clair de lune. Au cours de la journée, elle a bien entrevu quelques lambeaux de soleil pâle qui s’invitaient dans la boutique, à travers la vitrine, mais elle n’y a guère prêté attention.
                                                          Etreinte sauvage
                         Brassée de fleurs champêtres : aubépines, clématites, renoncules
                                                                25 euros

C’est seulement maintenant, au moment de sa pause, qu’elle réalise que la journée a dû être assez belle. Elle s’empare du dernier biscuit coincé entre ses cuisses, le grignote, se lève et s’avance vers la porte vitrée, son bol à la main. La nuit va bientôt tomber et les automobilistes ont déjà allumé les phares de leur véhicule. Elle aperçoit, à demi-cachée derrière la barre d’immeubles qui lui fait face, la boule incandescente du soleil qui est en train de s’éteindre, comme un feu qu’on a cessé d’alimenter et dont le rougeoiement des braises s’estompe peu à peu. Un soleil aux couleurs de la Saint-Valentin.
                                                          Sarments et serments
                          Bouquet long : orchidées, anthuriums, tige de bambou torsadée
                                                                     38 euros
Elle retourne vers le comptoir, vérifie la liste des livraisons à effectuer, compte les bouquets, s’assure d’un coup d’oeil circulaire qu’aucune fleur n’est hors de l’eau, range les crayons, ciseaux, rouleaux de papier transparent, de scotch, de papier de soie. Louis ne va pas tarder à arriver pour commencer la tournée. Elle a fait le plein d’essence de la fourgonnette, hier, en prévision des kilomètres qu’il aurait à effectuer en ce 14 février. Il va avoir le beau rôle, ce soir. Une fois par an, cet homme discret et besogneux est le messager de l’amour. Mais a-t-il seulement conscience de la grandeur de sa mission ? Sera-t-il sensible aux regards brillants, aux pommettes rougissantes, au souffle en suspens, aux sourires, aux expressions de joie ou de surprise de celles à qui il remettra un bouquet rouge ? Solène en doute. Louis livre les fleurs comme il livrerait un sommier, l’annuaire téléphonique ou une machine à laver. Il s’assure toujours de l’identité de la personne qui lui ouvre la porte, se débarrasse rapidement du bouquet et tourne les talons en lançant un laconique « bonne journée » ou « bonne soirée ». Il ne fait attention ni aux femmes que l’amour rend rêveuses ni aux mamans émues le jour de la fête des mères. Ce soir, une fois la tournée achevée, il retournera chez lui, auprès de son épouse à qui il n’aura même pas eu l’idée d’offrir un bouquet !
                                                                  Aurore boréale
                                                Brassée de pois de senteurs, anémones
                                                                       25 euros
La fleuriste ne voit jamais le regard incrédule et émerveillé des femmes qui découvrent ses bouquets. Quant à Louis, il rencontre rarement les clients mal à l’aise et indécis. A chacun son rôle. Le jour de la Saint-Valentin, cela lui plaît bien, à Solène, de conseiller les hommes qui franchissent le seuil de la boutique.
                                                                Rouge baiser
                                            Coussin de roses en forme de coeur
                                                                     51 euros
Mais ce qu’elle aime par-dessus tout, c’est retranscrire des textes courts, sous la dictée d’hommes souvent pressés qui, au téléphone, lui confient des mots doux, souvent maladroits. Des paroles qu’elle dépose sur le papier, bout à bout, et qui forment des guirlandes sucrées dont elle est vite rassasiée. « Ma douce », « Ma tendre », « Mon papillon », « Ma perle rare »...
A ces femmes ainsi rebaptisées, certains expriment, une seule fois dans l’année, leur amour, leur tendresse, leur attachement, leur fidélité. Par convention bien plus souvent que par passion. Alors, Solène essaie de sauver ces messages du ridicule, en changeant un mot, un vers, en remodelant une phrase, en taillant dans la guimauve d’un poème.

Ainsi,
« Depuis un an, tu es mon coeur,
Mon bonheur, mon âme soeur »
devient
« Pour égrener en fleurs
Une année de bonheur »,
Les poèmes sont pour elle des gerbes de mots. On écrit comme on compose un bouquet et c’est en mariant couleurs, parfums, textures que l’on fait naître des vers harmonieux.
A ces vers,
« Ces quelques fleurs en brins
Pour te dire que je t’aime bien,
Que je pense à toi du soir au matin.
A notre amour, sans fin »
elle préfère
« Brin de charme, brin d’humour,
Brin de plume, brin de cour,
Brin à brin, jour après jour,
Je viens cueillir ton amour »
Elle note sagement ce qu’on lui énonce puis elle rature, coupe, façonne, aère, jusqu’à ce que ces mots d’amour aient fière allure. Ce n’est pas son rôle, elle le sait. Elle devrait se contenter d’exprimer sa créativité dans la composition des bouquets et d’épingler les déclarations fades, tièdes ou enflammées à l’emballage de fête qui enveloppe les fleurs. Mais elle ne peut s’empêcher d’apporter sa touche personnelle pour améliorer les messages trop mièvres. Les femmes apprécieront sans doute davantage la tournure de ses vers et, même si leur délicatesse les étonne, elles se garderont d’exprimer leur surprise, auprès de leur compagnon. Il y a bien des chances pour que son intervention ne soit pas découverte ...
                                                                  Feu de brousse
                                          Gerbe d’orchidées, lysianthus et tulipes
                                                                       30 euros
Il est 17 heures. Dans quelques minutes, le grelot de la porte va se mettre à tinter et il ne cessera de carillonner qu’à l’heure de la fermeture. Le ballet des maris, des amants d’un soir ou de toujours, des amoureux transis, de ceux dont l’amour est déjà un peu flétri va commencer. Tous ces hommes vont défiler, arpenter le magasin, observer un à un les bouquets, hésiter, choisir puis changer d’avis, finir par se décider, payer et repartir, les bras lourds et le coeur léger. Jusqu’au dernier qui se précipitera, à bout de souffle mais soulagé que la boutique ne soit pas déjà fermée. Un contretemps, une urgence, un coup de fil, une contrainte professionnelle, un embouteillage, un oubli... Autant de raisons qui ont bien failli lui faire manquer le rendez-vous de l’année ! Lui, il n’aura pas à choisir, il prendra le dernier bouquet, celui dont les autres n’auront pas voulu. Allez savoir pourquoi, ils ont tous leur charme, les bouquets de Solène ! Classiques, extravagants, audacieux, exotiques, élégants : gerbe passion, bouquet tendresse, brassée romantique, composition coup de foudre, coupe désir ... Il y en a pour tous les goûts.
                                                                 Eclats d’un soir
                                   Coussin de gerbera rouges, asters, orchidées
                                                                     51 euros
Alors, lorsque cet ultime client aura refermé la porte derrière lui et que les notes assourdies du carillon s’évanouiront, Solène mettra un peu d’ordre dans la boutique, comptera la recette de la journée, fermera le tiroir-caisse, déroulera la grille de la devanture et puis elle rentrera chez elle, dans son petit deux-pièces, à quelques rues de là.
                                                               Etoiles filantes
                                                Panier d’asters, tulipes et clématites
                                                                   22 euros
Une fois chez elle, elle allumera les lampes disséminées un peu partout dans le salon ainsi que la télé. Elle se regardera dans le miroir et, plus encore que les autres soirs, elle se sentira fanée. Elle observera sa silhouette mince, desséchée, courbée, ployant sous le poids des tourments, comme une tige auréolée d’une corolle trop lourde. Elle s’affalera sur le canapé, trop fatiguée pour se préparer à manger. Un paquet de chips, un morceau de fromage ou de saucisson feront bien l’affaire. Elle grignotera sans appétit en se massant longuement les reins, le dos calé contre des coussins. Alors elle détaillera, un à un, les bouquets posés sur la table, le rebord de la cheminée, la commode, le guéridon : les invendus des jours précédents, des semaines passées, qu’elle a apportés chez elle et qu’elle laisse pourrir dans des vases. Des fleurs en décomposition, qu’elle ne se décide pas à jeter, même si l’odeur âcre de l’eau putride commence à envahir la pièce. Des bouquets à l’image de sa vie qui s’étiole.
                                                              Fol espoir
                                                 Leucodendron, Ilex, gerbera
                                                               40 euros
Une collection de fleurs fantômes, de tiges dénudées, de feuilles flétries et de pétales morts qui, une fois tombés au sol, forment une flaque pâle de confettis décolorés qu’aucun souffle ne ride, qu’aucun vent ne disperse, et qui annoncent l’automne. L’automne de sa vie. Comme les années précédentes, Solène passera, seule, la soirée de la Sans-Valentin.
                                                           Crépuscule
                                  Bouquet de roses, feuillage, gypsophile
                                                           18 euros

Laurence Marconi

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