Le mot de la Présidente 2013
Chaque année, en ce mois de mai, nous nous retrouvons à ce moment suprême de la cérémonie de remise des prix et de la publication de la brochure qui solde la fin d’une aventure partagée entre auteurs et lecteurs.
Pour cette 24ème édition, 129 concurrents issus des horizons les plus divers ont mobilisé leur imaginaire, aiguisé leur esprit, concentré leur énergie pour aligner 199 nouvelles.
Les 17 membres du comité de lecture ont examiné leur allure et jaugé leur fluidité. Ils ont sondé leur charpente et pesé leur équilibre. Délaissant leur quotidien, embarqués, ils ont voyagé tout l’été.
Revenu à l’automne, chacun, avec une expérience propre, a partagé souvent ses moments d’exaltation à la découverte d’univers pittoresques ou singuliers, quelquefois sa lassitude à l’enlisement dans la banalité, rarement son écoeurement au déferlement d’un flot verbeux et nauséeux.
Attentif à la sobriété, la robustesse et l’élégance des lignes, le comité a retenu 20 nouvelles pour une seconde exploration. Au terme de toutes ces expéditions, il y eut des discussions houleuses où la conscience de la nécessaire injustice à départager des candidats valeureux s’imposait, où l’humilité présidait à la réflexion sur le caractère obligatoire de la narration dans la nouvelle.
C’est donc avec beaucoup de joie mais aussi de frustration, beaucoup d’enthousiasme mais aussi d’amertume que s’achève pour chacun cette odyssée. Nous vous invitons maintenant à découvrir les trois destinations retenues par le comité de lecture. Et surtout nous espérons que de cette première rencontre naîtra le désir de relire ces nouvelles pour les apprécier sous un jour nouveau.
«Toute littérature est traduction. Et traduction à son tour, la lecture que l’on en fait. D’où cet autre sentiment selon lequel on n’en aura jamais fini avec les textes que l’on aime, car ils rebondissent d’interprétation en interprétation…» Hubert Nyssen écrivain et éditeur des éditions Actes Sud
Sylvie JUNG
Prix Gaston Welter 2014 : Fleurs en scène
Solène balaie d’un revers de la main les feuilles, tiges, pétales, chutes de bolduc, ruban, raphia, papier de soie qui encombrent la table, et dégage ainsi un coin sur lequel elle pose son bol. Elle s’assied sur l’une des chaises en bois qui meublent l’atelier, pose les pieds sur le barreau d’une autre. Les genoux ainsi relevés, elle écarte un peu les jambes et, dans le creux qui se forme au milieu de son grand tablier de coton, dépose une poignée de gâteaux secs. Elle soupire et se met à tourner sa petite cuillère dans le café au lait, bien plus de temps qu’il n’en faut pour faire fondre un morceau de sucre. Ce geste machinal lui permet de goûter plus longtemps la pause qu’elle s’octroie après plusieurs heures de travail sans répit. Elle appuie son dos endolori contre le coussin fané qui sert de rembourrage à la chaise et jette un regard satisfait autour d’elle.
Nuit d’ivresse
Bouquet de 24 roses rouges
32 euros
Elle n’a pas ménagé sa peine, depuis cinq heures ce matin, et le résultat est là, visible, tangible. Solène n’a eu que le temps d’avaler un sandwich, debout dans l’arrière-boutique, tout en faisant l’inventaire des bouquets qu’il lui restait à composer. Alors cette pause-café au lait, elle l’a bien méritée. Elle lâche la cuillère qui glisse le long de la paroi du bol avant de s’immobiliser contre son pouce et trempe ses lèvres avec précaution dans le café chaud. Elle ferme les yeux un instant, le temps de savourer cette première gorgée.
Arc-en-ciel
Coupe de fleurs piquées : alstroemeria, tulipes, asters, eucalyptus
29 euros
Elle croque un sablé sans cesser de regarder alentour. Elle s’amuse du contraste entre le fouillis qui règne dans l’atelier où elle a confectionné bouquets, coupes, corbeilles en tous genres, et la propreté de la boutique où sont sagement alignés, dans des vases, des compositions et des gerbes à dominante rouge. Elle se balance sur sa chaise qui grince et couvre le ronronnement lointain du transistor allumé sur une étagère, au milieu du fatras de vases et d’outils.
Lune rousse
Bouquet rond : pivoines, amaryllis, hypericum, roses
27 euros
Aujourd’hui est un jour de fête. L’une de ces dates qui ponctuent l’année et permettent aux fleuristes de grossir leurs ventes. C’est la Saint-Valentin. Alors Solène n’a pas vraiment vu la lumière du jour. Lorsqu’elle est arrivée, au petit matin, il faisait encore nuit. Le givre qui poudrait le trottoir et crissait sous ses pas luisait dans le clair de lune. Au cours de la journée, elle a bien entrevu quelques lambeaux de soleil pâle qui s’invitaient dans la boutique, à travers la vitrine, mais elle n’y a guère prêté attention.
Etreinte sauvage
Brassée de fleurs champêtres : aubépines, clématites, renoncules
25 euros
C’est seulement maintenant, au moment de sa pause, qu’elle réalise que la journée a dû être assez belle. Elle s’empare du dernier biscuit coincé entre ses cuisses, le grignote, se lève et s’avance vers la porte vitrée, son bol à la main. La nuit va bientôt tomber et les automobilistes ont déjà allumé les phares de leur véhicule. Elle aperçoit, à demi-cachée derrière la barre d’immeubles qui lui fait face, la boule incandescente du soleil qui est en train de s’éteindre, comme un feu qu’on a cessé d’alimenter et dont le rougeoiement des braises s’estompe peu à peu. Un soleil aux couleurs de la Saint-Valentin.
Sarments et serments
Bouquet long : orchidées, anthuriums, tige de bambou torsadée
38 euros
Elle retourne vers le comptoir, vérifie la liste des livraisons à effectuer, compte les bouquets, s’assure d’un coup d’oeil circulaire qu’aucune fleur n’est hors de l’eau, range les crayons, ciseaux, rouleaux de papier transparent, de scotch, de papier de soie. Louis ne va pas tarder à arriver pour commencer la tournée. Elle a fait le plein d’essence de la fourgonnette, hier, en prévision des kilomètres qu’il aurait à effectuer en ce 14 février. Il va avoir le beau rôle, ce soir. Une fois par an, cet homme discret et besogneux est le messager de l’amour. Mais a-t-il seulement conscience de la grandeur de sa mission ? Sera-t-il sensible aux regards brillants, aux pommettes rougissantes, au souffle en suspens, aux sourires, aux expressions de joie ou de surprise de celles à qui il remettra un bouquet rouge ? Solène en doute. Louis livre les fleurs comme il livrerait un sommier, l’annuaire téléphonique ou une machine à laver. Il s’assure toujours de l’identité de la personne qui lui ouvre la porte, se débarrasse rapidement du bouquet et tourne les talons en lançant un laconique « bonne journée » ou « bonne soirée ». Il ne fait attention ni aux femmes que l’amour rend rêveuses ni aux mamans émues le jour de la fête des mères. Ce soir, une fois la tournée achevée, il retournera chez lui, auprès de son épouse à qui il n’aura même pas eu l’idée d’offrir un bouquet !
Aurore boréale
Brassée de pois de senteurs, anémones
25 euros
La fleuriste ne voit jamais le regard incrédule et émerveillé des femmes qui découvrent ses bouquets. Quant à Louis, il rencontre rarement les clients mal à l’aise et indécis. A chacun son rôle. Le jour de la Saint-Valentin, cela lui plaît bien, à Solène, de conseiller les hommes qui franchissent le seuil de la boutique.
Rouge baiser
Coussin de roses en forme de coeur
51 euros
Mais ce qu’elle aime par-dessus tout, c’est retranscrire des textes courts, sous la dictée d’hommes souvent pressés qui, au téléphone, lui confient des mots doux, souvent maladroits. Des paroles qu’elle dépose sur le papier, bout à bout, et qui forment des guirlandes sucrées dont elle est vite rassasiée. « Ma douce », « Ma tendre », « Mon papillon », « Ma perle rare »...
A ces femmes ainsi rebaptisées, certains expriment, une seule fois dans l’année, leur amour, leur tendresse, leur attachement, leur fidélité. Par convention bien plus souvent que par passion. Alors, Solène essaie de sauver ces messages du ridicule, en changeant un mot, un vers, en remodelant une phrase, en taillant dans la guimauve d’un poème.
Ainsi,
« Depuis un an, tu es mon coeur,
Mon bonheur, mon âme soeur »
devient
« Pour égrener en fleurs
Une année de bonheur »,
Les poèmes sont pour elle des gerbes de mots. On écrit comme on compose un bouquet et c’est en mariant couleurs, parfums, textures que l’on fait naître des vers harmonieux.
A ces vers,
« Ces quelques fleurs en brins
Pour te dire que je t’aime bien,
Que je pense à toi du soir au matin.
A notre amour, sans fin »
elle préfère
« Brin de charme, brin d’humour,
Brin de plume, brin de cour,
Brin à brin, jour après jour,
Je viens cueillir ton amour »
Elle note sagement ce qu’on lui énonce puis elle rature, coupe, façonne, aère, jusqu’à ce que ces mots d’amour aient fière allure. Ce n’est pas son rôle, elle le sait. Elle devrait se contenter d’exprimer sa créativité dans la composition des bouquets et d’épingler les déclarations fades, tièdes ou enflammées à l’emballage de fête qui enveloppe les fleurs. Mais elle ne peut s’empêcher d’apporter sa touche personnelle pour améliorer les messages trop mièvres. Les femmes apprécieront sans doute davantage la tournure de ses vers et, même si leur délicatesse les étonne, elles se garderont d’exprimer leur surprise, auprès de leur compagnon. Il y a bien des chances pour que son intervention ne soit pas découverte ...
Feu de brousse
Gerbe d’orchidées, lysianthus et tulipes
30 euros
Il est 17 heures. Dans quelques minutes, le grelot de la porte va se mettre à tinter et il ne cessera de carillonner qu’à l’heure de la fermeture. Le ballet des maris, des amants d’un soir ou de toujours, des amoureux transis, de ceux dont l’amour est déjà un peu flétri va commencer. Tous ces hommes vont défiler, arpenter le magasin, observer un à un les bouquets, hésiter, choisir puis changer d’avis, finir par se décider, payer et repartir, les bras lourds et le coeur léger. Jusqu’au dernier qui se précipitera, à bout de souffle mais soulagé que la boutique ne soit pas déjà fermée. Un contretemps, une urgence, un coup de fil, une contrainte professionnelle, un embouteillage, un oubli... Autant de raisons qui ont bien failli lui faire manquer le rendez-vous de l’année ! Lui, il n’aura pas à choisir, il prendra le dernier bouquet, celui dont les autres n’auront pas voulu. Allez savoir pourquoi, ils ont tous leur charme, les bouquets de Solène ! Classiques, extravagants, audacieux, exotiques, élégants : gerbe passion, bouquet tendresse, brassée romantique, composition coup de foudre, coupe désir ... Il y en a pour tous les goûts.
Eclats d’un soir
Coussin de gerbera rouges, asters, orchidées
51 euros
Alors, lorsque cet ultime client aura refermé la porte derrière lui et que les notes assourdies du carillon s’évanouiront, Solène mettra un peu d’ordre dans la boutique, comptera la recette de la journée, fermera le tiroir-caisse, déroulera la grille de la devanture et puis elle rentrera chez elle, dans son petit deux-pièces, à quelques rues de là.
Etoiles filantes
Panier d’asters, tulipes et clématites
22 euros
Une fois chez elle, elle allumera les lampes disséminées un peu partout dans le salon ainsi que la télé. Elle se regardera dans le miroir et, plus encore que les autres soirs, elle se sentira fanée. Elle observera sa silhouette mince, desséchée, courbée, ployant sous le poids des tourments, comme une tige auréolée d’une corolle trop lourde. Elle s’affalera sur le canapé, trop fatiguée pour se préparer à manger. Un paquet de chips, un morceau de fromage ou de saucisson feront bien l’affaire. Elle grignotera sans appétit en se massant longuement les reins, le dos calé contre des coussins. Alors elle détaillera, un à un, les bouquets posés sur la table, le rebord de la cheminée, la commode, le guéridon : les invendus des jours précédents, des semaines passées, qu’elle a apportés chez elle et qu’elle laisse pourrir dans des vases. Des fleurs en décomposition, qu’elle ne se décide pas à jeter, même si l’odeur âcre de l’eau putride commence à envahir la pièce. Des bouquets à l’image de sa vie qui s’étiole.
Fol espoir
Leucodendron, Ilex, gerbera
40 euros
Une collection de fleurs fantômes, de tiges dénudées, de feuilles flétries et de pétales morts qui, une fois tombés au sol, forment une flaque pâle de confettis décolorés qu’aucun souffle ne ride, qu’aucun vent ne disperse, et qui annoncent l’automne. L’automne de sa vie. Comme les années précédentes, Solène passera, seule, la soirée de la Sans-Valentin.
Crépuscule
Bouquet de roses, feuillage, gypsophile
18 euros
Laurence Marconi
Le comité de lecture
Sylvie JUNG : Présidente du comité de lecture
Anne CROCITTI : Adjointe au Maire chargée de la culture
Jean BAILLEUX
Mohammed BEL GAHLA
Geneviève BERTIN
Luc BIBAUT
Jérôme CARRY
Cécile DELADOEUILLE
Françoise DOUCHAMPS
Perrine DOYEN
Pierre DRATWICKI
Hélène GAUTIER
Delphine GEORGE
Marie-France KREBS
Christelle MONNOT
Emilie DUBOIS-MULLAERT
Didier RIZZO
Présidents honoraires :
Roger TERRE
Michèle WELTER
2ème Prix d’honneur 2013 : Debout, au coin d’une rue, dans la banlieue de Kinshasa
Les jambes lui font mal.
Deux fois par semaine, le même itinéraire... et le chariot, toujours plus lourd.
A cinquante trois ans, c’était le seul boulot qu’il avait pu trouver. Ouvrier typographe de métier, obligé de distribuer de la publicité.
Ce matin, on ne sait même pas s’il pleut. De l’eau en suspension. On est en novembre. L’humidité qui perce ses vêtements le glace jusqu’aux os. Une bruine, une bruine grasse qui fait des halos autour des ampoules des lampadaires. Une belle image sans doute pour un poète, assis au chaud derrière sa fenêtre.
Il est fatigué. Pourtant, cinquante trois ans, on dit que c’est jeune, c’est presque encore le bel âge pour les hommes. Le bel âge, ça le fait rire... Tout chez lui est fatigué et inadapté. Ses baskets sont fatiguées d’avoir trop marché, crevées aux coutures. Et légères, si légères... Ses pieds y baignent dans une humidité poisseuse. Son jean usé jusqu’à la corde, tellement fatigué lui aussi qu’il n’a plus la force de s’accrocher à ses hanches... et pas de ceinture pour sauver les apparences. Son anorak n’a d’anorak que le nom. Simulacre d’anorak qui ferait éclater de rire n’importe quel eskimo, à condition que celui-ci ait émergé des vapeurs de mauvais alcool. Finalement, dans la misère, il n’est pas si loin que ça des eskimos. Mais les eskimos, ont-ils aussi froid que lui ?...
Et ce chariot qui grince que cela en est exaspérant.
Chômage... cinquante ans... fin de droits... tout part à vau l’eau...
Il y a seulement cinq ans, il n’aurait pas imaginé qu’il en serait là... distribuer de la pub... Deux fois par semaine, le même rituel. Tous les distributeurs se retrouvent dans le vaste hangar éclairé violemment. Une lumière presque blanche. Une lumière de bloc opératoire, de scialytique. Tout y est net. Les piles de prospectus proprement rangées en un labyrinthe étrange, absurde aussi puisqu’on le surplombe. Quelques humains s’y affairent, pliés en deux, à des tâches incompréhensibles. Et dans cette lumière blanche, tous ces hommes et ces femmes qui attendent : sans sexe, sans âge, sans plus aucune dignité.
Back to the past. 1900. L’embauche chaque matin, au gré de l’humeur du patron. Tous les crèves la faim devant le portail de l’usine... qui espèrent... et passée l’heure de l’embauche, tous ceux qui repartent, les épaules avachies, honteux.
A chaque fois, le cheptel est renouvelé par moitié. Lui, il fait partie des anciens. Cela fait déjà tant de semaines qu’il vient, métronomiquement. Il se rappelle sa candidature. Il n’avait pas encore compris. Après son licenciement, il y croyait. Plein d’énergie, plein surtout d’illusions, il avait suivi tout le parcours de parfait petit demandeur d’emploi. Bilan de compétence, foultitude de lettres de candidatures désespérément sans réponse, entretien avec le conseiller de l’ANPE...
Le conseiller... parlons-en... plutôt la conseillère. Pas même vingt cinq ans. Toute jeune fille qui n’a de connaissance du monde du travail que ce que les livres lui en ont dit. Naïve elle aussi. Croyant dur comme fer ce qu’on lui a appris : ceux qui ne trouvent pas de travail n’en ont pas réellement
cherché. Ou alors, le CV est mal rédigé... le CV... que d’exemplaires rédigés puis raturés par cette gamine ne se rendant pas compte des meurtrissures qu’elle lui infligeait. Son jargon pédant d’instrument décervelé, se dépêchant de s’approprier le langage pour être comme les autres, dans le moule, déjà poussiéreuse avant d’avoir été usée. Ne se rendant même pas compte de ce que sa tenue vestimentaire représentait comme affront pour lui. Légitimant son existence à travers l’exhibition de son nombril piercé et des bourrelets de mauvaise graisse de ses hanches. Croyant qu’être c’est montrer.
Après les premiers mouvements de révolte devant tant de bêtise technocratique, il s’était éteint. Il avait basculé le commutateur. Etait devenu neutre, transparent, acceptant placidement les critiques ou les propositions. S’y pliant même.
... votre annonce de technicien de surface... mes qualités... ma forte capacité d’adaptation... vous apporter mon expérience.. je souhaite intégrer votre entreprise... je suis motivé...
Stop, ça suffit. Plus d’effort pour rien.
Tenter de retrouver, une fois l’épreuve passée, sa personnalité et, cependant, à chaque fois, toujours y laisser un morceau de soi-même. A ce jeu inhumain, il perdit un boulon de conviction, une vis de dignité, tout partait à la déglingue.
Et toujours le retour dans ce hangar. A force, il s’est fait sa propre galerie de portraits.
Il y a le jeune lycéen armé d’une forte détermination. Il ne viendra qu’une fois, démoralisé avant d’avoir terminé sa première tournée. Pourtant, il avait fantasmé la fortune. La super guitare était à portée de main, à portée de boite à lettres.
Il y a beaucoup de femmes, d’âge indéterminé. La vie ne leur a pas fait de cadeaux. Les quelques euros gagnés servant à faire bouillir la marmite, à rendre le potage un peu plus goûteux ou pire, à payer la facture d’électricité ou l’ardoise au bar.
Il y a les retraités qui eux aussi veulent compléter leur pension. Eux, c’est en couple. Petites souris besogneuses. Ils comptent méticuleusement, les corps tremblotants.
Il y a enfin les clodos. Ceux là, on les reconnaît tout de suite. Ils se regroupent en troupeau. Rigolant fort, pétant même, surtout puant.
Tous des femmes et des hommes, humains... avant tout. Jeunes ou vieux mais se ressemblant tous... gris... Toute une cohorte, photographie de la misère humaine, payée pour distribuer des prospectus sur papier recyclé, qui finiront à la poubelle, voire dans les bennes de recyclage sans même avoir été feuilletés. Des prospectus qui proposent des promos. Des promos d’articles toujours moins chers pour le consommateur qui se ruera pour les acheter, croyant faire une affaire mais s’étant une fois de plus fait tromper : le t-shirt qui en une seule fois déteint, rétrécit et se déforme. C’est peut-être ça que l’on appelle les vêtements intelligents. Le lecteur DVD qui ne passera même pas un film. Seules, les fleurs en plastique tiendront... hélas...
On est début novembre et c’est déjà les catalogues de jouets pour Noël qu’il faut distribuer. A vomir. Cette fois, il y en a un qui a fait fort. Son catalogue représente la bagatelle de 360 pages. Un livre. Il va distribuer un vrai livre. Un livre qui va être jeté à la poubelle. Et ce livre, il pèse. Il va allonger la tournée. Et dans ce cas, pas de prime. Ouvrier typographe. Distribuer des livres de publicité, mal imprimés et imprimés on ne sait où.
La boite... ils ont des super mots pour montrer qu’ils sont généreux et qu’ils donnent du travail. Au début c’était arrondissez vos fins de mois. Maintenant, il faut une lettre de motivation avec un CV.
Sa tournée à lui, c’est 1 080 boites. Pour gagner 500 euros par mois, il faut qu’il fasse deux tournées par semaine. Une tournée fait 3 jours. Il s’est amusé à compter. 1 080 boites en 3 jours, cela fait 360 boites par jour. Pour 7 heures de travail par jour, cela fait 51 boites à l’heure. 2 tournées, ça fait 6 jours. Maintenant, il a un CDI avec un salaire fixe plus une commission. Il a aussi des congés payés. Mais 500 euros par mois pour un travail plus qu’à plein temps. Pour manger, s’habiller, se loger et payer sa voiture pour porter sa tournée...
Quand il se met à penser comme ça, il devient fou. Parce qu’il ne comprend plus. Qui gagne quoi dans tout ce grand jeu ? Sans doute le magasin de jouets. Mais au prix des jouets, il a fallut ajouter le prix du livre de publicité et sa distribution. Et cette distribution qui ne rime à rien. La plupart des publicités allant à la poubelle. Quel travailleur peut-il voir le produit de ses efforts aller directement à la poubelle ?
Et toutes ces boites avec ces auto collants « Publicité : non merci »... Ils se croient sans doute malins ceux-là, ou pire, éco citoyens...
Son travail consiste à mettre des papiers dans des boites à lettres avant qu’ils n’aillent directement dans la poubelle. De quoi devenir neurasthénique.
Debout au coin de cette rue, ses pensées divaguent. Certaines incongrues. Comment font-ils à New York ? Y-a-t’il des distributeurs de publicité dans les grattes ciel ? Et à Mexico, dans les taudis, on distribue aussi des livres de jouets ?... Dans la banlieue de Kinshasa, sous le soleil implacable, le long des rues poussiéreuses, y-a-t’ il seulement des boites à lettres ?...
Penser à Kinshasa illumine un bref instant le bout de trottoir sur lequel il est, statique, perdu dans ses pensées. Il voit bien la lumière du soleil. Il sent le poids de la chaleur sur ses épaules. Ses yeux involontairement se plissent pour se protéger de l’éblouissement. Il sourirait presque.
Une goutte de pluie glisse sur ses cheveux gras, lentement. Pendant une fraction de seconde, elle se retient, accrochée comme par miracle. Mais son poids l’entraîne. Elle tombe dans son cou, minuscule poignard glacé qui coule entre ses épaules. Il frissonne, revenant brutalement à la réalité.
Consciencieusement il remplit sa besace qui pèse à son épaule, charge son chariot et commence sa tournée...
...et le grincement du chariot, toujours...
Luc Doin
1er Prix d’honneur 2013 : La force de ceux qui n’en ont plus
Mélanie Ménage est une femme sur qui le nom de famille a exercé une influence déterminante. Dès l’adolescence, elle a quitté l’école pour briquer, astiquer, fourbir et polir. Chez les autres, car chez elle, c’est crasseux. Son logement est un taudis fait de boue et de crachat dans lequel le soleil n’ose pas aventurer un rayon, un cloaque à bon marché décrété insalubre par les services sociaux qui ont apposé un écriteau « Défense d’habiter » sur la porte. Et les choses n’ont fait qu’empirer depuis son mariage avec Pierre Pinard, homme sur qui le nom de famille a exercé une indéniable influence également.
Justement, parlons-en du Pierrot : maigre comme un clou, le visage mangé par une barbe douteuse, les dents déchaussées, les yeux vert marécage. Il boit tellement qu’il ne peut plus lever les orteils ; l’avant de ses pieds traîne à la marche. Polynévrite alcoolique, d’après le docteur, avec le chômage comme symptôme. Une bonne raison de se soûler, un moyen d’oublier la vie qu’il a. Justement, la vie, il n’en veut plus — il n’en a jamais voulu. Mais c’est l’heure de l’apéro. Au comptoir du bar qui sent la bière éventée et le chien mouillé, ce solide buveur commande sa dose avec cet accent épais du Lot-et-Garonne qui rend ses paroles incompréhensibles. Il se fichera en l’air plus tard, car le temps n’a pas usé ce prodige : aujourd’hui encore, il se sent mieux quand il sait son verre d’habitué à portée de main. Ce verre dont le contenu gâte ses moeurs déjà mauvaises, les envenime, le fait causer avec des mots salingues en tordant la gueule.
Il est treize heures quand Mélanie Ménage — épouse Pinard — revient avec des fruits gâtés que les vendeurs bradent à la fin du marché du Pin. Cette femme corpulente à la tignasse jaune javel peine à monter les cinq étages sans ascenseur de son HLM agenais. La cigarette chevillée au corps depuis l’enfance, une douleur la traverse à chaque respiration, l’oblige à faire une halte sur chaque palier. Quand elle arrive enfin devant son appartement, elle entre sans clef ; le bâti a été forcé, la porte ne ferme plus. À l’intérieur, ça sent plus fort le gaz que le renfermé. Pas normal, ça ! Elle va ouvrir la fenêtre. Au travers de ses lunettes aux verres loupes qui lui font un regard de poisson mort, elle voit un mot sur la table, puis Pierre étendu sur le sol, la tête dans le four. Elle murmure le prénom de son mari, comme si elle n’avait pas le droit de crier. « Faut pas l’ouvrir, faut jamais l’ouvrir » lui répétait sa mère avant de tomber dans le Canal du Midi. Mélanie a mal dans la poitrine ; elle a un point entre ses longues mamelles qui ballottent. Elle se sent démunie, gênée du regard vindicatif qu’elle pose sur le corps inerte autour duquel tourne une grosse mouche bleue. Elle saisit le mot et lit : Je me suis suicidé. Appelle le 15.
Son geste lui coupe les jarrets, la ramène aux pires heures de son existence, à son enfance déglinguée. Les souvenirs affluent comme une rivière boueuse qui déborde de son lit sans prévenir. Pierre a renoncé, il l’a laissée.
Elle pose ses mains sur le dossier collant d’une chaise qui supporte un instant le poids du malheur. Elle tente de comprendre, mais il n’y a rien à comprendre. Il s’est barré comme un dégonflé, voilà tout !
Elle l’a mauvaise, comme l’haleine.
Elle marmotte un « Lâcheur ! » encoléré en remontant sur son nez graisseux ses lunettes rafistolées avec du sparadrap. En même temps, ça devait arriver, se dit-elle. Alors, Mélanie Ménage — veuve Pinard — se ravise.
Après tout, c’était son homme.
Son bonhomme.
Le 3 mai, il aurait eu quarante ans.
Elle pense faire les funérailles le 1er avril. Qu’est-ce-que je vais lui mettre ? se demande-t-elle. Elle le regarde comme une formalité à effectuer quand une odeur pestilentielle lui arrive au nez. Est-il déjà en train de se décomposer ? Ses larges narines se dilatent sur les côtés ; elle connaît cette puanteur. Il a loufé ? s’étonne-t-elle in petto.
Et s’il était vivant ?
Elle s’approche, le secoue. Les paupières de Pierre tremblent. Il ouvre les yeux. Il a cet air. Cet air d’animal instable, cette sauvagerie brutale et imprévisible. Cet air qui fait peur jusqu’aux autres hommes de la famille, tant il semble capable de tout.
Sirène, remue-ménage dans les communs, cliquetis métallique.
Se décider à appeler les secours n’a pas été facile pour Mélanie. C’est que les pompiers la connaissent bien : c’est elle qui torche les vieux de l’Assistance publique. Et puis, combien de fois ont-ils enfoncé sa porte pour lui venir en aide ? Heureusement qu’ils n’ont jamais eu d’enfants, les Pinard. À grands coups de poings qu’il discute avec sa femme, le Pierrot. OEil fermé, lèvre éclatée, incisive ébréchée, bras tordu. Encore plus fou que son dément de père. Injuste et cruel comme tout enfant battu, comme tout faible investi d’un pouvoir, passant du rôle de victime à celui de bourreau.
Ce coup-ci, les hommes en uniforme sont surpris. Première fois qu’ils viennent chez les Pinard pour une TS — tentative de suicide dans leur jargon professionnel. La dernière fois, Pierre s’étouffait avec ses vomissures pendant un coma éthylique. Il faut dire que c’est du guignol, ce type-là. Persuadé que sa femme est ladre, qu’elle ne sent pas les coups.
— Et si j’étais entrée avec ma clope ? réalise-t-elle soudain.
— Vous auriez sauté avec la baraque, confirme un pompier. Une étincelle et c’est le feu d’artifice avec le butane !
Mélanie opine du chef en signe d’acquiescement, passe ses doigts dans la paille qu’elle a sur le crâne. Des doigts ? Non, des boudins pourprés
et crevassés, accrochés à des mains récureuses de plats en fer-blanc. Elle continue à dodeliner de la tête, accoutumée à faire siennes les affirmations masculines.
Au même moment, un brisement immense s’empare de Pierre Pinard. Le petit, qui pissait de trouille sous les couvertures en entendant son père rentrer, est revenu du passé. Un petit Pierre à la chair meurtrie, un Pierrot tremblant au visage plein de larmes.
Méconnaissable.
C’est à croire qu’il restera éternellement ce gamin craintif traînant sa peur partout avec lui. Mélanie lui tapote l’épaule comme on flatte un chien docile, et lui dit :
— Tout va bien se passer maintenant.
Rien ne l’y oblige, mais par habitude, ou par abattement, il lâche un « Merci » faiblard.
Aussitôt, il le regrette, se méprise.
Mélanie regarde les uniformes s’agiter autour de son homme. Se sentant inutile, elle descend au pied de l’immeuble pour fumer. Pourtant, elle sait qu’elle ne devrait pas, qu’elle a le cancer qui va avec. Elle a essayé d’arrêter. Impossible. Et maintenant, c’est trop tard. Alors au point où elle en est, autant se finir. Qu’on la laisse tirer sur sa clope en paix ! En attendant l’Alzheimer qui lui fera oublier ses poumons goudronnés. Elle espère que la maladie qui efface tout ne tardera pas, car sa langue est atteinte. Avec ce que je me tiens, c’est moi qui aurais dû me jeter par la fenêtre, pense-t-elle. Je ne me serais pas ratée, moi. Pas comme Pierrot.
Certes, il aurait pu éparpiller son sac d’os comme un puzzle auquel il manque une pièce. Mais à dire vrai, il ne voulait pas mourir. Il voulait être sauvé, au contraire. Sauvé de sa femme qui ajoute l’odeur du tabac à celle des corps mal lavés et du linge humide. Éloigné de l’antipathie installée entre eux, incapable de supporter la présence de Mélanie, ses travers, ses manies. Tenu à l’écart de leurs journées routinières qui s’empilent comme des assiettes creuses.
— Un mot à votre dame avant de partir ? jette un brancardier.
Pierre regarde la tête mafflue de sa moitié : le duvet sur ses joues couperosées, la moustache sur sa bouche lippue. Ses grosses lèvres font affleurer le souvenir angoissant de l’énorme toison poisseuse en haut de ses cuisses velues.
Alors, dire quelque chose ?
Dire quoi ?
Le malheur est ineffable, la violence indicible. La misère humaine ne se partage pas, elle se vit.
Mélanie allume la télévision pour voir qui gagne à la roue qui tourne. Le volume trop fort couvre la solitude qui est son lot depuis que Pierre est parti dans le beau camion rouge. Deux semaines qu’il est à l’hôpital Saint-Esprit pour une fibrillation ventriculaire et des troubles de la conscience. Pourtant, Mélanie n’est pas triste, tant s’en faut. Le matin, elle fait la grasse matinée. L’après-midi, elle nettoie chez les autres. Le soir, elle choisit le programme télé sans se retrouver avec des marques de strangulation — même les soirs de match.
Et c’est parti pour durer, car Pierre devient fou.
Il affirme que sa femme a essayé de l’étouffer pendant son sommeil, en se couchant en travers de lui, les chairs massées de son ventre contre son visage. Parce que personne ne le croit, une colère aveugle s’empare de lui. Il explose en un de ces accès de violence incontrôlable dont il est familier. Cris, lutte, chocs sourds, mots sans suite hurlés ; quand les infirmiers parviennent à le maîtriser, c’est pour l’interner en psychiatrie à la Candélie. Soixante-dix hectares pour s’ébrouer en liberté surveillée dans le Sud-Ouest. Il y sera bien, Pierre Pinard, avec son foie aussi gras qu’un canard gavé.
*
Étonnant que Mélanie ait raté son coup. Avec la volonté qu’elle a, quand pleine d’une joie mauvaise, savourant d’avance son plaisir, elle se couche sur sa victime avec l’intention de l’étouffer comme un animal nuisible. Et ce ne sont pas les trois petits corps glacés qui gisent sous les frites dans le congélateur qui diront le contraire à propos de leur mère.
Frédérique-Sophie Braize
Le palmarès 2019 et 2020
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Bienvenue sur le blog consacré au Prix littéraire Gaston Welter. Depuis 24 ans, le jury sélectionne les meilleurs nouvelles qu'il reçoit chaque année de tous les coins de la France.
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Le palmarès 2019
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Les dernières nouvelles
Le jury du Prix littéraire Gaston Welter va se réunir en février 2021 pour délibérer sur le prix de la Nouvelle 2020. Les lauréats seront prévenus dès que le palmarès sera connu.
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Dans l'attente du palmarès 2025
Les 3 lauréats du prix de la nouvelle 2025 ont été prévenus début décembre.
Le jury dévoilera le palmarès et les textes qui ont retenus son attention lors de la cérémonie du prix qui aura lieu le samedi 9 mai 2026
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La Cérémonie de remise des prix est repoussée au mois de mai
318 textes pour l'édition 2017
318 textes sont présentés au jury pour l'édition 2017. Nous vous remercions très sincèrement pour votre participation.
Après 2005 (542 textes), 2006 (473 textes), et 2008 (343 textes), l'année 2017 est la 4ème meilleure contribution de textes depuis la création du prix en 1996
Envie de tenter votre chance ? Vous avez jusqu'au 28 juin 2016
Les envois doivent parvenir à Madame la Présidente à partir du 1er mars 2016 et ce jusqu’au Mardi 28 juin 2016 inclus.
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