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Prix littéraire Gaston Welter

Palmarès 2015

13 Mai 2014 , Rédigé par Mairie de Talange Publié dans #Lauréats, #Palmarès

Palmarès 2015

Prix Gaston Welter ex aequo :
« La chambre de Jeannette »
Sophie David (Thorigny sur Marne - 77)

« Ainsi passent les jours (Asi pasan los dias) »
Louis Mau (Monplaisant - 24)

2ème Prix d’honneur :
« Poison volant »
Bernard Jacquot (Blagnac - 31)

9 nouvelles ont été retenues lors de la deuxième sélection :
« Tout ira bien »
Sarah Berty (Rebecq - Belgique)
« Roule, roule »
Jean-Marie Cuvilliez (Cravant - 89)
« La chambre de Jeannette »
Sophie David (Thorigny sur Marne - 77)
« Poison volant »
Bernard Jacquot (Blagnac - 31)
« Ainsi passent les jours (Asi pasan los dias) »
Louis Mau (Monplaisant - 24)
« Sans jeter un cri »
André Morel (Jonquerettes - 84)
« Tombent les âmes »
Jean-Marie Palach (Saint-Maur - 94)
« La princesse et le pirate »
Emmanuelle Stambach (Laroque-Timbaut - 47)
« Petite grosse »
Eddie Verrier (Saint-Saulve - 59)

27 nouvelles ont été retenues lors de la première sélection :
« Ascenseur »
« Vernissage »
Laurence Allemanni (Paris - 75)
« La lettre »
Jeanine Basquin-Milli (Allenwiller - 67)
« Tout ira bien »
Sarah Berty (Rebecq - Belgique)
« Taxi »
Gaëtan Brixtel (Saint-Lô - 50)
« Chasseurs d’orages »
Emmanuelle Cart-Tanneur (Saint-Genis-Laval - 69)

« Tout fout le camp »
Vincent Culambourg (Villers Saint Paul - 60)
« Roule, roule »
Jean-Marie Cuvilliez (Cravant - 89)
« Contre vents et marées »
Joëlle Cuvilliez (Montreuil - 93)
« Un parfum de fougère sèche »
Michel Darche (Chevannes - 89)
« La chambre de Jeannette »
Sophie David (Thorigny sur Marne - 77)
« Un vaccin contre le destin »
Clément Dutroncy (Lyon - 69)
« Les quatre arbres »
Joëlle Ginoux-Duvivier (L’Isle-Adam - 95)
« Poison volant »
Bernard Jacquot (Blagnac - 31)
« La source du diable »
Baptiste Ledan (Paris - 75)
« A Londres, des jeunes filles en pleurs… »
Gérard Lossel (Nantes - 44)
« Ida »
Céline Mafille (Marange-Silvange - 57)
« Ainsi passent les jours (Asi pasan los dias) »
Louis Mau (Monplaisant - 24)
« Sans jeter un cri »
André Morel (Jonquerettes - 84)
« Tombent les âmes »
Jean-Marie Palach (Saint-Maur - 94)
« La crise »
Anne-Marie Puyhardy (Metz - 57)
« L’effet miroir »
Marie-Christine Quentin (Alençon - 61)
« Dans l’ascenseur »
Nirina Ralaivao (Nîmes - 30)
« Le lapin »
Benjamin Redon (Paris - 75)
« Vent de panique sur Ysignac »
Jean-Pierre Sombrun (Périgueux - 24)
« La princesse et le pirate »
Emmanuelle Stambach (Laroque-Timbaut - 47)
« Petite grosse »
Eddie Verrier (Saint-Saulve - 59)

Palmarès 2014

Prix Gaston Welter :
« Fleurs en scène »
Laurence Marconi (Bussy-Saint-Georges - 77)

1er Prix d’honneur :
« Épiphanies en juin »
Michel Cernay (Nice - 06)

2ème Prix d’honneur :
«Revenir»
Christine Borie (Brive-la-Gaillarde - 19)

9 nouvelles ont été retenues lors de la deuxième sélection :
« Revenir »
Christine Borie (Brive-la-Gaillarde - 19)
« Épiphanies en juin »
Michel Cernay (Nice - 06)
« Le chagrin d’Elsa »
Martine Ferachou (Saint-Junien - 87)
« Une place dans le monde »
Michèle Gerber (Malakoff - 92)
« La bleue »
Joël Hamm (Simandre - 71)
« Fleurs en scène »
Laurence Marconi (Bussy-Saint-Georges - 77)
« Un mois de retard »
Jean-Marie Palach (Saint Maur - 94)
« Confession d’un traître »
Jean-Christophe Perriau (Athis-Mons - 91)
« Plan B »
Béatrice Willaume-Couturier (Gérardmer - 88)

24 nouvelles ont été retenues lors de la première sélection :
« La descente »
Anne-Marie Arborio (Marseille - 13)
« Le mandat »
Arno et Jad (Saint Denis La Réunion - 97)
« Un seizième, ce n’est rien ! »
Pierre Aubry (Paris - 75)
« Une rencontre inoubliable »
Marjorie Berti (Briey - 54)
« Le marché des rêves »
Frédérique Biasetti (Saint-Cannat - 13)
« Revenir »
Christine Borie (Brive-la-Gaillarde - 19)
« Épiphanies en juin »
Michel Cernay (Nice - 06)
« Un sourire parfait »
Sophie David (Thorigny sur Marne - 77)
« Le chagrin d’Elsa »
Martine Ferachou (Saint-Junien - 87)
« Une place dans le monde »
Michèle Gerber (Malakoff - 92)
« Des bigoudis dans le steak haché »
Eric Gohier (Frontignan - 34)
« Le bleu de mai »
Barbara Graziani (Marseille - 13)
« La bleue »
Joël Hamm (Simandre - 71)
« En douceur »
Laura Kuster (Certilleux - 88)
« La course du 1er mai »
Didier Large (Ornacieux - 38)
« A la recherche du doudou perdu »
« Fleurs en scène »
Laurence Marconi (Bussy-Saint-Georges - 77)
« Voix intérieures »
Elisabeth Martinez-Bruncher (Sisteron - 04)
« Le chauffeur et les valises »
Frédéric Nivaggioli (Marseille- 13)
« Un mois de retard »
Jean-Marie Palach (Saint Maur - 94)
« Confession d’un traître »
Jean-Christophe Perriau (Athis-Mons - 91)
« Six faces »
Catherine Quilliet (Grenoble - 38)
« Commencer la chasse »
Corinne Valton (Colombier - 03)
« Plan B »
Béatrice Willaume-Couturier (Gérardmer - 88)

Palmarès 2013


Prix Gaston Welter :
« Tokyo »

Yann Sallet (Paris - 75)


1er Prix d’honneur :
« La force de ceux qui n’en ont plus »
Frédérique-Sophie Braize (Nîmes - 30)
2ème Prix d’honneur :
« Debout, au coin d’une rue, dans la banlieue de Kinshasa »
Luc Doin (Dunkerque - 59)

7 nouvelles ont été retenues lors de la deuxième sélection :
« La force de ceux qui n’en ont plus »
Frédérique-Sophie Braize (Nîmes - 30)
« Debout, au coin d’une rue, dans la banlieue de Kinshasa »
Luc Doin (Dunkerque - 59)
« La valse des étiquettes »
Laurence Marconi (Bussy-Saint-Georges - 77)
« C’était la guerre »
Jean-Marie Palach (Saint-Maur - 94)
« Rebecca »
« Tokyo »
Yann Sallet (Paris - 75)
« Le vieux »
Jean-Marie Thiébaut (Montpellier - 34)

20 nouvelles ont été retenues lors de la première sélection :
« Miroirs de papier »
Françoise Bouchet (Saint-Georges- Buttavent - 53)
« La force de ceux qui n’en ont plus »
Frédérique-Sophie Braize (Nîmes - 30)
« Coins obscurs »
Joëlle Brochard (Montpellier - 34)
« Sortie »
Thierry-Daniel Coulon (Anthy-sur- Léman -74)
« La queue »
Jean-Marie Cuvilliez (Cravant - 89)
« Debout, au coin d’une rue, dans la banlieue de Kinshasa »
Luc Doin (Dunkerque - 59)
« Corde raide »
Sabine Dormond (Montreux - Suisse)
« En finir avec l’hiver »
Sylvie Dubin (Angers - 49)
« Concerto n°21 pour piano de Mozart »
Corinne Fourmy (Levallois - 92)
« Frivolités printanières »
Jean Gualbert (Auderghem - Belgique)
« Une petite visite »
« L’aveu »
Didier Large (Ornacieux - 38)
« La valse des étiquettes »
Laurence Marconi (Bussy-Saint-Georges - 77)
« C’était la guerre »
« Danse pour moi »
Jean-Marie Palach (Saint-Maur - 94)
« Tu m’as laissée tomber »
Marie-Christine Quentin (Alençon - 61)
« Rebecca »
« Tokyo »
Yann Sallet (Paris - 75)
« Le vieux »
Jean-Marie Thiébaut (Montpellier - 34)
« Les tableaux de Lenoir »
Christian Tritsch (Mulhouse - 68)

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Le mot de la Présidente 2013

13 Mai 2014 , Rédigé par JG Publié dans #Général

Chaque année, en ce mois de mai, nous nous retrouvons à ce moment suprême de la cérémonie de remise des prix et de la publication de la brochure qui solde la fin d’une aventure partagée entre auteurs et lecteurs.
Pour cette 24ème édition, 129 concurrents issus des horizons les plus divers ont mobilisé leur imaginaire, aiguisé leur esprit, concentré leur énergie pour aligner 199 nouvelles.
Les 17 membres du comité de lecture ont examiné leur allure et jaugé leur fluidité. Ils ont sondé leur charpente et pesé leur équilibre. Délaissant leur quotidien, embarqués, ils ont voyagé tout l’été.
Revenu à l’automne, chacun, avec une expérience propre, a partagé souvent ses moments d’exaltation à la découverte d’univers pittoresques ou singuliers, quelquefois sa lassitude à l’enlisement dans la banalité, rarement son écoeurement au déferlement d’un flot verbeux et nauséeux.
Attentif à la sobriété, la robustesse et l’élégance des lignes, le comité a retenu 20 nouvelles pour une seconde exploration. Au terme de toutes ces expéditions, il y eut des discussions houleuses où la conscience de la nécessaire injustice à départager des candidats valeureux s’imposait, où l’humilité présidait à la réflexion sur le caractère obligatoire de la narration dans la nouvelle.
C’est donc avec beaucoup de joie mais aussi de frustration, beaucoup d’enthousiasme mais aussi d’amertume que s’achève pour chacun cette odyssée. Nous vous invitons maintenant à découvrir les trois destinations retenues par le comité de lecture. Et surtout nous espérons que de cette première rencontre naîtra le désir de relire ces nouvelles pour les apprécier sous un jour nouveau.
«Toute littérature est traduction. Et traduction à son tour, la lecture que l’on en fait. D’où cet autre sentiment selon lequel on n’en aura jamais fini avec les textes que l’on aime, car ils rebondissent d’interprétation en interprétation…» Hubert Nyssen écrivain et éditeur des éditions Actes Sud

Sylvie JUNG

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2ème Prix d’honneur 2013 : Debout, au coin d’une rue, dans la banlieue de Kinshasa

13 Mai 2014 , Rédigé par Mairie de Talange Publié dans #Lauréats

Les jambes lui font mal.
Deux fois par semaine, le même itinéraire... et le chariot, toujours plus lourd.
A cinquante trois ans, c’était le seul boulot qu’il avait pu trouver. Ouvrier typographe de métier, obligé de distribuer de la publicité.
Ce matin, on ne sait même pas s’il pleut. De l’eau en suspension. On est en novembre. L’humidité qui perce ses vêtements le glace jusqu’aux os. Une bruine, une bruine grasse qui fait des halos autour des ampoules des lampadaires. Une belle image sans doute pour un poète, assis au chaud derrière sa fenêtre.
Il est fatigué. Pourtant, cinquante trois ans, on dit que c’est jeune, c’est presque encore le bel âge pour les hommes. Le bel âge, ça le fait rire... Tout chez lui est fatigué et inadapté. Ses baskets sont fatiguées d’avoir trop marché, crevées aux coutures. Et légères, si légères... Ses pieds y baignent dans une humidité poisseuse. Son jean usé jusqu’à la corde, tellement fatigué lui aussi qu’il n’a plus la force de s’accrocher à ses hanches... et pas de ceinture pour sauver les apparences. Son anorak n’a d’anorak que le nom. Simulacre d’anorak qui ferait éclater de rire n’importe quel eskimo, à condition que celui-ci ait émergé des vapeurs de mauvais alcool. Finalement, dans la misère, il n’est pas si loin que ça des eskimos. Mais les eskimos, ont-ils aussi froid que lui ?...
Et ce chariot qui grince que cela en est exaspérant.
Chômage... cinquante ans... fin de droits... tout part à vau l’eau...
Il y a seulement cinq ans, il n’aurait pas imaginé qu’il en serait là... distribuer de la pub... Deux fois par semaine, le même rituel. Tous les distributeurs se retrouvent dans le vaste hangar éclairé violemment. Une lumière presque blanche. Une lumière de bloc opératoire, de scialytique. Tout y est net. Les piles de prospectus proprement rangées en un labyrinthe étrange, absurde aussi puisqu’on le surplombe. Quelques humains s’y affairent, pliés en deux, à des tâches incompréhensibles. Et dans cette lumière blanche, tous ces hommes et ces femmes qui attendent : sans sexe, sans âge, sans plus aucune dignité.
Back to the past. 1900. L’embauche chaque matin, au gré de l’humeur du patron. Tous les crèves la faim devant le portail de l’usine... qui espèrent... et passée l’heure de l’embauche, tous ceux qui repartent, les épaules avachies, honteux.
A chaque fois, le cheptel est renouvelé par moitié. Lui, il fait partie des anciens. Cela fait déjà tant de semaines qu’il vient, métronomiquement. Il se rappelle sa candidature. Il n’avait pas encore compris. Après son licenciement, il y croyait. Plein d’énergie, plein surtout d’illusions, il avait suivi tout le parcours de parfait petit demandeur d’emploi. Bilan de compétence, foultitude de lettres de candidatures désespérément sans réponse, entretien avec le conseiller de l’ANPE...
Le conseiller... parlons-en... plutôt la conseillère. Pas même vingt cinq ans. Toute jeune fille qui n’a de connaissance du monde du travail que ce que les livres lui en ont dit. Naïve elle aussi. Croyant dur comme fer ce qu’on lui a appris : ceux qui ne trouvent pas de travail n’en ont pas réellement

cherché. Ou alors, le CV est mal rédigé... le CV... que d’exemplaires rédigés puis raturés par cette gamine ne se rendant pas compte des meurtrissures qu’elle lui infligeait. Son jargon pédant d’instrument décervelé, se dépêchant de s’approprier le langage pour être comme les autres, dans le moule, déjà poussiéreuse avant d’avoir été usée. Ne se rendant même pas compte de ce que sa tenue vestimentaire représentait comme affront pour lui. Légitimant son existence à travers l’exhibition de son nombril piercé et des bourrelets de mauvaise graisse de ses hanches. Croyant qu’être c’est montrer.
Après les premiers mouvements de révolte devant tant de bêtise technocratique, il s’était éteint. Il avait basculé le commutateur. Etait devenu neutre, transparent, acceptant placidement les critiques ou les propositions. S’y pliant même.
... votre annonce de technicien de surface... mes qualités... ma forte capacité d’adaptation... vous apporter mon expérience.. je souhaite intégrer votre entreprise... je suis motivé...
Stop, ça suffit. Plus d’effort pour rien.
Tenter de retrouver, une fois l’épreuve passée, sa personnalité et, cependant, à chaque fois, toujours y laisser un morceau de soi-même. A ce jeu inhumain, il perdit un boulon de conviction, une vis de dignité, tout partait à la déglingue.
Et toujours le retour dans ce hangar. A force, il s’est fait sa propre galerie de portraits.
Il y a le jeune lycéen armé d’une forte détermination. Il ne viendra qu’une fois, démoralisé avant d’avoir terminé sa première tournée. Pourtant, il avait fantasmé la fortune. La super guitare était à portée de main, à portée de boite à lettres.
Il y a beaucoup de femmes, d’âge indéterminé. La vie ne leur a pas fait de cadeaux. Les quelques euros gagnés servant à faire bouillir la marmite, à rendre le potage un peu plus goûteux ou pire, à payer la facture d’électricité ou l’ardoise au bar.
Il y a les retraités qui eux aussi veulent compléter leur pension. Eux, c’est en couple. Petites souris besogneuses. Ils comptent méticuleusement, les corps tremblotants.
Il y a enfin les clodos. Ceux là, on les reconnaît tout de suite. Ils se regroupent en troupeau. Rigolant fort, pétant même, surtout puant.
Tous des femmes et des hommes, humains... avant tout. Jeunes ou vieux mais se ressemblant tous... gris... Toute une cohorte, photographie de la misère humaine, payée pour distribuer des prospectus sur papier recyclé, qui finiront à la poubelle, voire dans les bennes de recyclage sans même avoir été feuilletés. Des prospectus qui proposent des promos. Des promos d’articles toujours moins chers pour le consommateur qui se ruera pour les acheter, croyant faire une affaire mais s’étant une fois de plus fait tromper : le t-shirt qui en une seule fois déteint, rétrécit et se déforme. C’est peut-être ça que l’on appelle les vêtements intelligents. Le lecteur DVD qui ne passera même pas un film. Seules, les fleurs en plastique tiendront... hélas...
On est début novembre et c’est déjà les catalogues de jouets pour Noël qu’il faut distribuer. A vomir. Cette fois, il y en a un qui a fait fort. Son catalogue représente la bagatelle de 360 pages. Un livre. Il va distribuer un vrai livre. Un livre qui va être jeté à la poubelle. Et ce livre, il pèse. Il va allonger la tournée. Et dans ce cas, pas de prime. Ouvrier typographe. Distribuer des livres de publicité, mal imprimés et imprimés on ne sait où.

La boite... ils ont des super mots pour montrer qu’ils sont généreux et qu’ils donnent du travail. Au début c’était arrondissez vos fins de mois. Maintenant, il faut une lettre de motivation avec un CV.
Sa tournée à lui, c’est 1 080 boites. Pour gagner 500 euros par mois, il faut qu’il fasse deux tournées par semaine. Une tournée fait 3 jours. Il s’est amusé à compter. 1 080 boites en 3 jours, cela fait 360 boites par jour. Pour 7 heures de travail par jour, cela fait 51 boites à l’heure. 2 tournées, ça fait 6 jours. Maintenant, il a un CDI avec un salaire fixe plus une commission. Il a aussi des congés payés. Mais 500 euros par mois pour un travail plus qu’à plein temps. Pour manger, s’habiller, se loger et payer sa voiture pour porter sa tournée...
Quand il se met à penser comme ça, il devient fou. Parce qu’il ne comprend plus. Qui gagne quoi dans tout ce grand jeu ? Sans doute le magasin de jouets. Mais au prix des jouets, il a fallut ajouter le prix du livre de publicité et sa distribution. Et cette distribution qui ne rime à rien. La plupart des publicités allant à la poubelle. Quel travailleur peut-il voir le produit de ses efforts aller directement à la poubelle ?
Et toutes ces boites avec ces auto collants « Publicité : non merci »... Ils se croient sans doute malins ceux-là, ou pire, éco citoyens...
Son travail consiste à mettre des papiers dans des boites à lettres avant qu’ils n’aillent directement dans la poubelle. De quoi devenir neurasthénique.
Debout au coin de cette rue, ses pensées divaguent. Certaines incongrues. Comment font-ils à New York ? Y-a-t’il des distributeurs de publicité dans les grattes ciel ? Et à Mexico, dans les taudis, on distribue aussi des livres de jouets ?... Dans la banlieue de Kinshasa, sous le soleil implacable, le long des rues poussiéreuses, y-a-t’ il seulement des boites à lettres ?...
Penser à Kinshasa illumine un bref instant le bout de trottoir sur lequel il est, statique, perdu dans ses pensées. Il voit bien la lumière du soleil. Il sent le poids de la chaleur sur ses épaules. Ses yeux involontairement se plissent pour se protéger de l’éblouissement. Il sourirait presque.
Une goutte de pluie glisse sur ses cheveux gras, lentement. Pendant une fraction de seconde, elle se retient, accrochée comme par miracle. Mais son poids l’entraîne. Elle tombe dans son cou, minuscule poignard glacé qui coule entre ses épaules. Il frissonne, revenant brutalement à la réalité.
Consciencieusement il remplit sa besace qui pèse à son épaule, charge son chariot et commence sa tournée...
...et le grincement du chariot, toujours...

Luc Doin

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1er Prix d’honneur 2013 : La force de ceux qui n’en ont plus

13 Mai 2014 , Rédigé par Mairie de Talange Publié dans #Lauréats

Mélanie Ménage est une femme sur qui le nom de famille a exercé une influence déterminante. Dès l’adolescence, elle a quitté l’école pour briquer, astiquer, fourbir et polir. Chez les autres, car chez elle, c’est crasseux. Son logement est un taudis fait de boue et de crachat dans lequel le soleil n’ose pas aventurer un rayon, un cloaque à bon marché décrété insalubre par les services sociaux qui ont apposé un écriteau « Défense d’habiter » sur la porte. Et les choses n’ont fait qu’empirer depuis son mariage avec Pierre Pinard, homme sur qui le nom de famille a exercé une indéniable influence également.
Justement, parlons-en du Pierrot : maigre comme un clou, le visage mangé par une barbe douteuse, les dents déchaussées, les yeux vert marécage. Il boit tellement qu’il ne peut plus lever les orteils ; l’avant de ses pieds traîne à la marche. Polynévrite alcoolique, d’après le docteur, avec le chômage comme symptôme. Une bonne raison de se soûler, un moyen d’oublier la vie qu’il a. Justement, la vie, il n’en veut plus — il n’en a jamais voulu. Mais c’est l’heure de l’apéro. Au comptoir du bar qui sent la bière éventée et le chien mouillé, ce solide buveur commande sa dose avec cet accent épais du Lot-et-Garonne qui rend ses paroles incompréhensibles. Il se fichera en l’air plus tard, car le temps n’a pas usé ce prodige : aujourd’hui encore, il se sent mieux quand il sait son verre d’habitué à portée de main. Ce verre dont le contenu gâte ses moeurs déjà mauvaises, les envenime, le fait causer avec des mots salingues en tordant la gueule.
Il est treize heures quand Mélanie Ménage — épouse Pinard — revient avec des fruits gâtés que les vendeurs bradent à la fin du marché du Pin. Cette femme corpulente à la tignasse jaune javel peine à monter les cinq étages sans ascenseur de son HLM agenais. La cigarette chevillée au corps depuis l’enfance, une douleur la traverse à chaque respiration, l’oblige à faire une halte sur chaque palier. Quand elle arrive enfin devant son appartement, elle entre sans clef ; le bâti a été forcé, la porte ne ferme plus. À l’intérieur, ça sent plus fort le gaz que le renfermé. Pas normal, ça ! Elle va ouvrir la fenêtre. Au travers de ses lunettes aux verres loupes qui lui font un regard de poisson mort, elle voit un mot sur la table, puis Pierre étendu sur le sol, la tête dans le four. Elle murmure le prénom de son mari, comme si elle n’avait pas le droit de crier. « Faut pas l’ouvrir, faut jamais l’ouvrir » lui répétait sa mère avant de tomber dans le Canal du Midi. Mélanie a mal dans la poitrine ; elle a un point entre ses longues mamelles qui ballottent. Elle se sent démunie, gênée du regard vindicatif qu’elle pose sur le corps inerte autour duquel tourne une grosse mouche bleue. Elle saisit le mot et lit : Je me suis suicidé. Appelle le 15.
Son geste lui coupe les jarrets, la ramène aux pires heures de son existence, à son enfance déglinguée. Les souvenirs affluent comme une rivière boueuse qui déborde de son lit sans prévenir. Pierre a renoncé, il l’a laissée.

Elle pose ses mains sur le dossier collant d’une chaise qui supporte un instant le poids du malheur. Elle tente de comprendre, mais il n’y a rien à comprendre. Il s’est barré comme un dégonflé, voilà tout !
Elle l’a mauvaise, comme l’haleine.
Elle marmotte un « Lâcheur ! » encoléré en remontant sur son nez graisseux ses lunettes rafistolées avec du sparadrap. En même temps, ça devait arriver, se dit-elle. Alors, Mélanie Ménage — veuve Pinard — se ravise.
Après tout, c’était son homme.
Son bonhomme.
Le 3 mai, il aurait eu quarante ans.
Elle pense faire les funérailles le 1er avril. Qu’est-ce-que je vais lui mettre ? se demande-t-elle. Elle le regarde comme une formalité à effectuer quand une odeur pestilentielle lui arrive au nez. Est-il déjà en train de se décomposer ? Ses larges narines se dilatent sur les côtés ; elle connaît cette puanteur. Il a loufé ? s’étonne-t-elle in petto.
Et s’il était vivant ?
Elle s’approche, le secoue. Les paupières de Pierre tremblent. Il ouvre les yeux. Il a cet air. Cet air d’animal instable, cette sauvagerie brutale et imprévisible. Cet air qui fait peur jusqu’aux autres hommes de la famille, tant il semble capable de tout.
Sirène, remue-ménage dans les communs, cliquetis métallique.
Se décider à appeler les secours n’a pas été facile pour Mélanie. C’est que les pompiers la connaissent bien : c’est elle qui torche les vieux de l’Assistance publique. Et puis, combien de fois ont-ils enfoncé sa porte pour lui venir en aide ? Heureusement qu’ils n’ont jamais eu d’enfants, les Pinard. À grands coups de poings qu’il discute avec sa femme, le Pierrot. OEil fermé, lèvre éclatée, incisive ébréchée, bras tordu. Encore plus fou que son dément de père. Injuste et cruel comme tout enfant battu, comme tout faible investi d’un pouvoir, passant du rôle de victime à celui de bourreau.
Ce coup-ci, les hommes en uniforme sont surpris. Première fois qu’ils viennent chez les Pinard pour une TS — tentative de suicide dans leur jargon professionnel. La dernière fois, Pierre s’étouffait avec ses vomissures pendant un coma éthylique. Il faut dire que c’est du guignol, ce type-là. Persuadé que sa femme est ladre, qu’elle ne sent pas les coups.
— Et si j’étais entrée avec ma clope ? réalise-t-elle soudain.
— Vous auriez sauté avec la baraque, confirme un pompier. Une étincelle et c’est le feu d’artifice avec le butane !
Mélanie opine du chef en signe d’acquiescement, passe ses doigts dans la paille qu’elle a sur le crâne. Des doigts ? Non, des boudins pourprés

et crevassés, accrochés à des mains récureuses de plats en fer-blanc. Elle continue à dodeliner de la tête, accoutumée à faire siennes les affirmations masculines.
Au même moment, un brisement immense s’empare de Pierre Pinard. Le petit, qui pissait de trouille sous les couvertures en entendant son père rentrer, est revenu du passé. Un petit Pierre à la chair meurtrie, un Pierrot tremblant au visage plein de larmes.
Méconnaissable.
C’est à croire qu’il restera éternellement ce gamin craintif traînant sa peur partout avec lui. Mélanie lui tapote l’épaule comme on flatte un chien docile, et lui dit :
— Tout va bien se passer maintenant.
Rien ne l’y oblige, mais par habitude, ou par abattement, il lâche un « Merci » faiblard.
Aussitôt, il le regrette, se méprise.
Mélanie regarde les uniformes s’agiter autour de son homme. Se sentant inutile, elle descend au pied de l’immeuble pour fumer. Pourtant, elle sait qu’elle ne devrait pas, qu’elle a le cancer qui va avec. Elle a essayé d’arrêter. Impossible. Et maintenant, c’est trop tard. Alors au point où elle en est, autant se finir. Qu’on la laisse tirer sur sa clope en paix ! En attendant l’Alzheimer qui lui fera oublier ses poumons goudronnés. Elle espère que la maladie qui efface tout ne tardera pas, car sa langue est atteinte. Avec ce que je me tiens, c’est moi qui aurais dû me jeter par la fenêtre, pense-t-elle. Je ne me serais pas ratée, moi. Pas comme Pierrot.
Certes, il aurait pu éparpiller son sac d’os comme un puzzle auquel il manque une pièce. Mais à dire vrai, il ne voulait pas mourir. Il voulait être sauvé, au contraire. Sauvé de sa femme qui ajoute l’odeur du tabac à celle des corps mal lavés et du linge humide. Éloigné de l’antipathie installée entre eux, incapable de supporter la présence de Mélanie, ses travers, ses manies. Tenu à l’écart de leurs journées routinières qui s’empilent comme des assiettes creuses.
— Un mot à votre dame avant de partir ? jette un brancardier.
Pierre regarde la tête mafflue de sa moitié : le duvet sur ses joues couperosées, la moustache sur sa bouche lippue. Ses grosses lèvres font affleurer le souvenir angoissant de l’énorme toison poisseuse en haut de ses cuisses velues.
Alors, dire quelque chose ?
Dire quoi ?
Le malheur est ineffable, la violence indicible. La misère humaine ne se partage pas, elle se vit.

Mélanie allume la télévision pour voir qui gagne à la roue qui tourne. Le volume trop fort couvre la solitude qui est son lot depuis que Pierre est parti dans le beau camion rouge. Deux semaines qu’il est à l’hôpital Saint-Esprit pour une fibrillation ventriculaire et des troubles de la conscience. Pourtant, Mélanie n’est pas triste, tant s’en faut. Le matin, elle fait la grasse matinée. L’après-midi, elle nettoie chez les autres. Le soir, elle choisit le programme télé sans se retrouver avec des marques de strangulation — même les soirs de match.
Et c’est parti pour durer, car Pierre devient fou.
Il affirme que sa femme a essayé de l’étouffer pendant son sommeil, en se couchant en travers de lui, les chairs massées de son ventre contre son visage. Parce que personne ne le croit, une colère aveugle s’empare de lui. Il explose en un de ces accès de violence incontrôlable dont il est familier. Cris, lutte, chocs sourds, mots sans suite hurlés ; quand les infirmiers parviennent à le maîtriser, c’est pour l’interner en psychiatrie à la Candélie. Soixante-dix hectares pour s’ébrouer en liberté surveillée dans le Sud-Ouest. Il y sera bien, Pierre Pinard, avec son foie aussi gras qu’un canard gavé.
*
Étonnant que Mélanie ait raté son coup. Avec la volonté qu’elle a, quand pleine d’une joie mauvaise, savourant d’avance son plaisir, elle se couche sur sa victime avec l’intention de l’étouffer comme un animal nuisible. Et ce ne sont pas les trois petits corps glacés qui gisent sous les frites dans le congélateur qui diront le contraire à propos de leur mère.

Frédérique-Sophie Braize

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Prix Gaston Welter 2013 : Tokyo

13 Mai 2014 , Rédigé par Mairie de Talange Publié dans #Lauréats

— J’ai accepté une mission d’un an à Tokyo.
Le poids du silence ne se mesure pas en kilos ou en tonnes. Il se mesure en années, en mois, en jours. En heures à tuer en cherchant à savoir ce qu’on fait là. Qu’est ce que je peux répondre à ce tacle par derrière ? Je sors un carton rouge et je t’éjecte définitivement ou je reste fair-play, je me relève et je te serre la main. Sans rancune, bonne chance, surtout ne me donne pas de nouvelles. Sauf si elles sont mauvaises, très mauvaises. J’ai envie de crier que tu n’as qu’à aller te faire irradier à Fukushima, empoisonner par un fugu, enculer par un Sumo. Mais je laisse le silence tranquille, un silence épais qui se pose comme un moineau sur une branche en plein hiver, je le laisse prendre toute la place. Je sens les soixante-cinq pour cent d’eau dans mon corps se transformer en paillettes glacées. Je suis un moineau gelé sur une branche, il va se péter la gueule et exploser comme une boule de Noël sur le macadam givré. Je me tourne vers le mur. Non. Je suis un moineau bodybuildé, un Rambo djihadiste bardé de TNT qui va te péter ta gueule. Je suis supercatho qui part en croisade contre le mariage gay, je suis la haine.
— Ça va ? Tu ne dis rien. Tu as l’air maussade.
Maussade ? Moi ? Et pourquoi donc ? Parce que tu m’abandonnes au moment où j’allais te demander de faire un enfant. Parce que je pensais que tu étais une femme capable de me dire : on m’a proposé une mission d’un an à Tokyo, mais j’ai refusé parce que tu comptes plus que tout pour moi. Une de mes ex, qui n’a pas eu besoin de partir à dix milles kilomètres pour me quitter, m’a dit un jour que je tombais dans tous les pièges. Je crois que c’est pire aujourd’hui. Ce piège-là, je me le suis fabriqué.
Maussade ! Tartine-moi sur du papier toilette micro-embossé et tire la chasse en te curant le nez. Fais-ça ou des trucs encore bien pires, mais n’emploie pas des mots aussi ordinaires quand tu détruis un homme prêt à passer ses jours, ses nuits, et même des soirées devant « The Voice », avec toi.
Maussade, non. Je suis le Mossad et je vais t’infiltrer, je vais pénétrer toutes tes défenses, te liquéfier, transformer ton utérus en serpillère pour qu’il essore mon parquet, emprisonner tes pulsions dans un bocal stérile et je les siroterai avec une paille fluo en feuilletant l’album photo de nos vacances au Turkménistan. Je vais faire de toi les plumes de l’oiseau que je vais devenir et je les arracherai une par une avant de rôtir à la broche. Tu es ma broche, ce bijou raffiné que l’on porte sur son coeur et qui en dit long, on ne choisit pas une broche au hasard. Ma broche. Cette barre de fer pointue qu’on enfile par le cul pour ressortir par la bouche. Cet instrument de torture qu’utilisaient les colonnes infernales en faisant rôtir un bébé sous le regard brisé de sa mère. Ma mère n’est plus mais je sens son regard brisé sur moi, sur ce corps replié en position foetale, face au mur.

— Bon. Moi je vais préparer le petit-déjeuner en attendant que tu retrouves la parole.
Tu enfiles un peignoir qui épouse immédiatement tes rondeurs. Ce con me nargue. Il sait déjà qu’il sera du voyage, lui, et tu sors comme une impératrice coiffée des pétales qu’un vent sournois a arraché aux cerisiers en fleurs. Pourquoi je n’arrive pas à te détester définitivement ?
Mon soupir rampe le long des plaintes, traîne sur la bibliothèque, se perd entre les pages de mes auteurs préférés. Bret, Jay, Tony, Dan, John, Charles, Raymond*. Au secours !
« Quel est le pire truc que tu aies jamais fait ?... Suis les rails de poudre, de l’autre côté du miroir, cherche en vain quelque imaginaire point de convergence auquel te renverraient tous les obscurs indices que tu n’as pas su déchiffrer… Même maquillée dans son tailleur elle reste une pute shootée à la Méthadone… Prends une cuite durant dix jours. Deux semaines. La durée dépend de la quantité d’alcool que tu peux absorber. Quand tes chevilles et tes pieds restent engourdis toute la journée, il est temps de réduire la dose… Trouve-toi un chien stupide ou demande à la poussière… Quand je suis revenu à moi j’étais dans le salon de mon appartement, à cracher sur le tapis et éteindre des cigarettes contre mes poignets en rigolant… Prends les vitamines du bonheur. » Calmez-vous les gars, c’est tellement facile de la ramener, serrés les uns contre les autres, calés sur une planche de chêne massif entre un Bouddha nacré et un hippopotame en onyx.
Après tout, et même après ce que tu viens de m’asséner, je n’ai aucun droit de me plaindre. Je savais à quoi m’en tenir quand je t’ai rencontrée. Avant qu’on baise tu m’avais annoncé la couleur et ce n’était pas du bleu layette. Tu m’avais raconté ta vie de bourlingueuse internationale. Ta profession m’avait fasciné. Je dois avouer qu’à ce moment-la j’étais plus séduit par ta personnalité que par ton physique. Je t’ai écoutée en boucle jusqu’à ce qu’on se retrouve dans ma voiture et, qu’après avoir jeté ta cigarette par la fenêtre entrouverte, tu me dises tringle-moi doucement s’il te plaît et tu avais enjambé l’accoudoir en relevant ta jupe pour venir t’asseoir sur moi. Tes fesses roulaient au dessus de mes cuisses, tu tenais ta culotte dans ta main droite, de ta main gauche tu cramponnais le volant en poussant des cris rauques. Quand tu as souri au regard en biais de notre voisin de parking qui sanglait son bébé sur le siège arrière de son Scenic bleu marine, j’ai compris qu’il n’était pas possible qu’on en reste là.
— Une fois n’est pas coutume.
Et tu poses un plateau contenant tous les ingrédients d’un petit-déjeuner en amoureux sur la couette rouge et noire. J’aurais dû me douter que ces couleurs n’auguraient rien de bon quand on a acheté cette couette ensemble. C’est pas rien d’acheter une couette à deux, c’est pas le genre d’achat qui se fait spontanément en passant devant une vitrine. C’est pas une bouteille de vin ou un bouquet de roses. Merde. C’est quelque chose qu’on est censé partager

pour un bon bout de temps. On a fait des tas de trucs sous cette couette et tu m’annonces sans la moindre émotion dans la voix que je ne vais plus la partager qu’avec mon attente de te revoir un jour et mon angoisse que ce jour n’arrive jamais.
— Tu me remercieras dès que tu auras retrouvé la parole.
Ta phrase s’enlise dans la confiture d’une énorme tartine que tu déchires à pleines dents. J’aime tes dents. J’ai toujours trouvé qu’elles méritaient mieux que de rester planquées derrière tes lèvres. Que tu souries, que tu mordes ou que tu jouisses, j’aime tes dents un peu écartées, un peu trop grandes pour ta bouche. Ça me fera mal de les casser à coups de poings quand je n’aurai plus que cette solution pour te faire comprendre combien je tenais à toi, combien tu vas me manquer. Combien j’ai de doigts. Moi j’étais prêt à les couper un par un, un doigt pour chaque décennie passée avec toi et toi tu files comme un chien derrière une balle et tu m’obliges à te les coller dans les dents pour te prouver qu’ils t’appartiennent. J’ai toujours considéré la vie comme un acte mineur et c’est toi qui devais me prouver le contraire. Je réalise que je me suis trompé sur toute la ligne. Depuis huit mois on vivait chez moi, mais à ton rythme, finalement on n’aura jamais eu de chez nous et ton départ en trombe est le vrai début de notre histoire, sauf que je devrais la vivre seul. Jamais de la vie ! Je ne finirai pas comme une dose de lessive dans la machine à laver de nos souvenirs. Tu sais que je suis capable de faire des choses terribles comme m’étouffer avec cette deuxième tartine abandonnée sur ce plateau sans âme. Tu ne vas quand même pas m’obliger à te supplier. Si ? C’est ça ! Tu veux que je rampe, les yeux noyés et les mains crispées autour de tes chevilles. Bon sang tes chevilles, l’articulation de tous les désirs. Je ne pourrai plus y poser mes lèvres, juste au dessus de tes pieds, là où elles deviennent si fines qu’on pourrait les briser.
— Bon, je vais me faire une orange pressée. Tant pis pour toi.
C’est ma gorge que tu es en train de presser, très fort, jusqu’à ce qu’elle rejette toute la pulpe de notre amour mort-né. Tu pourras la boire en savourant un omiagé du bout des lèvres, sanglée dans ton iromuji, là-bas au pays du soleil levant. Ici il ne se lèvera plus. Ou plutôt si, il va continuer à se lever, à briller comme une ampoule fatiguée au dessus d’une table vide. Pendant que moi j’aboierai à la lune en plein jour, en plein coeur, en plein et en délié. Délié de toi. Pendant que je tournerai mal.
Maintenant je parle au couteau que tu as laissé sur le plateau au milieu de nos miettes, comme une issue de secours. Il ne répond rien, j’ai l’impression qu’il s’en fout. Sa lame létale, brillante, me défie. Elle exhibe des dents aussi tranchantes que ton sourire. Je m’empare du manche en poirier, il est doux et tient bien dans la main. Je suis un samouraï qui a échoué dans la quête de notre amour.
Tu ne m’auras pas laissé le choix. Assis en tailleur, la pointe s’enfonce dans mon bas-ventre, les dents ensanglantées mordent dans la chair, une coulée

brune et épaisse dégouline vers mes cuisses, et mon nombril déchiré s’ouvre comme un litchi. Une glaire presque noire jaillit de ma bouche et glisse le long de mon cou. Du sang coule de mes yeux. Tout mon corps tremble. Accrochées au manche gluant mes mains vrillées continuent de scier, évitent une côte flottante et guident le couteau vers mon sternum. De mes sphincters relâchés s’écoule un mélange visqueux de pisse et de merde qui macule la couette, recouvrant progressivement ce rouge et ce noir vraiment trop inquiétants. Pendant que mes viscères craquent et se déchirent sous les attaques de l’acier je ne vois que ton visage, de plus en plus flou, comme un ballon qui se dégonfle, puis tout devient gris.
Avant de perdre connaissance j’entends une voix lointaine, enjouée et taquine sortir de la cuisine :
— Tu sais, je déconnais pour Tokyo. Il suffit que tu me demandes en mariage et qu’on fasse un bébé et je refuse la mission.
Oups !
Je regarde le couteau qui n’a pas bougé du plateau.
— Tu vois, faut toujours que tu exagères tout.
 

* Bret Easton Ellis, Jay McInerney, Tony O’Neill, Dan et John Fante, Charles Bukowski, Raymond Carver

Yann Sallet

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13 Mai 2014 , Rédigé par Mairie de Talange Publié dans #Archives

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