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Prix littéraire Gaston Welter

Palmarès 2016

17 Mai 2017 , Rédigé par Mairie de Talange Publié dans #Palmarès

Palmarès 2016

Prix Gaston Welter :
« Des vies mal pliées »
Claude Mamier (Albi - 81)

1er Prix d’honneur :
« Les pommiers »
Muriel Fèvre (Belfort - 90)


2ème Prix d’honneur :
« La grande régalade »
Camille Lysière (Espoey - 64)

 

5 nouvelles ont été retenues lors de la deuxième sélection :
« Les pommiers »
Muriel Fèvre (Belfort - 90)
« La grande régalade »
Camille Lysière (Espoey - 64)
« Des vies mal pliées »
Claude Mamier (Albi - 81)
« Des morts si naturelles »
Bernard Marsigny (Marcoux - 42)
« L’oeil dans les yeux »
Jean-Pol Rocquet (Sainte-Marie-la-Mer- 66)

24 nouvelles ont été retenues lors de la première sélection :
«Autoportraits en garçon fou»
Gérard Ambroise (Paris -75)
«Laisser filer la vie»
Vincent Culambourg (Villers-Saint- Paul - 60)
«Février était là»
Michel Darche (Chevannes - 89)
«Absence»
Sophie Etienbled (Bois-Guillaume -76)
«Les pommiers»
Muriel Fèvre (Belfort - 90)
«L’homme au bâton de rêve»
Mireille Florentin (Castelnau-le-Lez - 34)


«Alice»
«Cerise sur le gâteau»
Roland Goeller (Bègles - 87)
«Le jean»
Marion Haas (Cobonne -26)
«Le roi René»
Mireille Lafitte (Sarpourenx - 64)
«La grande régalade»
Camille Lysière (Espoey - 64)
«Des vies mal pliées»
«Le survivant»
Claude Mamier (Albi - 81)
«La petite lueur»
Laurence Marconi (Bussy-Saint- Georges -77)
«Des morts si naturelles»
Bernard Marsigny (Marcoux - 42)
«Vu d’en bas»
Isabelle Mercat-Maheu (Ermont - 95)
«La graffeuse du crochet»
André Morel (Jonquerettes - 84)
«La connexion»
Bruno Morelli (Paris- 75)
«Petit bijou»
Jean-Marie Palach (Saint Maur - 94)
«Clochette»
«L’oeil dans les yeux»
Jean-Pol Rocquet (Sainte-Marie-la-Mer- 66)
«La main coupée»
Isabelle Verneuil (Bosmie-l’Aiguille - 33)
«Fenêtres sur rues»
Eddie Verrier (Saint-Saulve - 59)
«Un gars pas net»
Jean-François Vielle (Rennes -35)

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Prix Gaston Welter 2016 : « Des vies mal pliées » de Claude Mamier

17 Mai 2017 , Rédigé par Mairie de Talange Publié dans #Texte lauréat, #Lauréats, #lauréats

      Tasnima décore la chambre d’hôtel avec des animaux. Un lapin jaune, un poussin bleu qui sort de son oeuf, une grenouille, des poissons. Le chat est un peu tordu. La grenouille  sauterait si le papier était plus épais. Ou alors elle s’est trompée dans les pliages.
      La chambre est plus petite que celle du mois dernier, mais plus grande que la toute première, il y a six mois : Tasnima a son propre lit de camp et n’est pas obligée de dormir avec sa soeur. Kheda s’agite dans son sommeil quand elle rêve de leur ferme près de Grozny.
En grande section de maternelle, on n’apprend pas encore à lire. La maîtresse a montré les pliages de la cocotte en papier, et distribué d’autres schémas à ceux qui voulaient continuer à la maison. Ça porte un nom, de fabriquer des choses avec du papier plié. Un nom japonais dont Tasnima n’arrive pas à se souvenir.
       Le renard, c’est dur. Le résultat paraît simple, sauf que certains plis
sont trop compliqués pour des mains d’enfant ; il faudrait celles de Maman ou de Kheda. Papa a de gros doigts et n’a pas toujours le temps de jouer, enfin c’est ce qu’il dit parce qu’il ne fait pas grand- chose de ses journées.
       Aujourd’hui, c’est mercredi. Tasnima est seule dans la chambre avec le renard qui refuse d’apparaître. Seule avec les animaux qui la regardent de leurs grands yeux noirs tracés au feutre. Ses parents n’aiment pas la laisser sans surveillance, mais la préfecture impose les jours de rendez-vous. Et Kheda doit y aller aussi parce que c’est elle qui parle bien français. Kheda est en cinquième. Elle a de bonnes notes. Elle lit des livres et chaque papier bizarre de la préfecture en fronçant les sourcils.
                    

                                                                         *


       Le renard résiste. Mieux vaut se remettre aux lapins. Maman adore les lapins. Elle en avait plein à la ferme. Tasnima est trop jeune pour se souvenir vraiment de Grozny ou de la Tchétchénie. Parfois, dans ses rêves, elle voit un cheval noir tourner en rond dans un enclos. Papa dit que ce n’est pas un rêve, que c’était son cheval à lui, là-bas. S’il le dit, ça doit être vrai. Tasnima a le schéma du cheval, mais pas de papier noir. Papa serait sans doute triste si le cheval n’était pas noir.
       Ça fait longtemps qu’ils sont tous partis à la préfecture. Le service des étrangers ferme à onze heures et demi et il est déjà plus de midi. Peut-être que la machine leur a donné un mauvais numéro. Peut-être qu’ils n’ont pas pu passer et qu’il faudra y retourner demain.
        Peut-être aussi qu’on les a capturés.
       C’est compliqué, la préfecture. Un peu comme le renard. Il faut aller y chercher les papiers spéciaux, ceux qui permettent de rester en France, mais tant qu’on ne les a pas, l’endroit est plein de méchants prêts à vous punir de ne pas les avoir. Prêts à vous arrêter. À vous mettre dans un avion et à vous renvoyer là d’où vous venez, sans vous demander votre avis.
       Une fois, Tasnima a dit à Kheda que ce serait rigolo : prendre l’avion, se promener, et revenir. Kheda a répondu que ça ne marcherait pas, parce qu’en Tchétchénie, il y avait des gens fâchés contre Papa, des gens qui lui feraient beaucoup de mal s’ils le retrouvaient. Ce jour-là, Tasnima a compris que les Papas pouvaient avoir peur.

                                                                        *


      Le temps passe. Tasnima fait des fleurs pour Maman. Les fleurs, c’est long à colorier, alors ça aide à attendre. Il ne faut déborder ni sur le coeur ni sur la tige quand on s’occupe des pétales. Il faut se concentrer. Et quand on est concentré, on ne regarde pas sa montre.
      Les services sociaux les changent d’hôtel régulièrement, trop vite pour changer aussi d’école. Alors parfois c’est près, et parfois ça dure une heure avec plusieurs bus. Donc Maman perd quatre heures, deux le matin et deux l’après-midi.
      Ce serait plus simple qu’on leur donne une maison au lieu de les déplacer d’hôtel en hôtel. Enfin, c’est ce que pense Tasnima. Elle n’a pas compris grand-chose quand Papa a tenté de lui expliquer son erreur. D’ailleurs, elle n’est pas convaincue que Papa en sache vraiment plus qu’elle. Les adultes détestent admettre qu’ils ne savent pas tout.
       Tasnima lève les yeux vers les murs de la chambre. Vers les animaux accrochés avec du scotch, jamais avec des punaises qui abîmeraient la peinture blanche. C’est la forêt. Une forêt discrète, silencieuse.
      Pourtant, elle a parfois l’impression de l’entendre. Des chants d’oiseaux. Le miaulement d’un chat. Le craquement des feuilles mortes sous une patte. Ça l’aide à s’endormir.
      Mieux vaut ne pas en parler puisque personne d’autre n’y prête attention. À moins qu’ils n’osent pas en parler non plus.
       À chaque déménagement, Tasnima monte sur les épaules de Papa, décroche les animaux et les range à plat dans une boîte à chaussures. Après, dans la chambre suivante, elle reprend certains plis pour donner à nouveau du relief. Ça fatigue le papier. Comme si les animaux vieillissaient. Quand un lapin n’arrive plus à se mettre en relief, c’est qu’il est mort.

                                                                        *


       Les fleurs en papier n’aiment pas la pluie. La rose s’est fanée quand Tasnima a pleuré dessus. Il est deux heures passé.
      Une famille tchétchène habitait près du premier hôtel, au coin de la rue. Une famille avec les papiers spéciaux. Les jours de préfecture, Maman
disait que si ça durait trop longtemps, Tasnima avait le droit d’aller se réfugier
chez eux. Parce qu’on ne mettait pas une famille dans l’avion s’il manquait un
enfant.
       Là, il n’y a plus personne chez qui se cacher. Si Papa, Maman et Kheda ont été arrêtés à la préfecture, Tasnima espère au contraire qu’on ne l’oubliera pas. Qu’on viendra la chercher. Elle ne veut pas rester seule en France. S’il faut rentrer en Tchétchénie, si les méchants retrouvent Papa, alors elle leur fera des animaux, et des fleurs, et tout le monde sera content, et tout ira bien.
      Tasnima se mouche à grand bruit. Une caresse lui effleure la main, mais quand elle rouvre les yeux, il n’y a personne à ses côtés. Elle compte à voix basse les animaux scotchés au mur, une fois, deux fois, trois fois. Aucun ne manque. Le renard frémit. La chambre est pleine de courants d’air.


                                                                      *


      La porte s’ouvre. Ce n’est pas un policier. C’est Maman.
      Tasnima se jette dans ses bras. Kheda est là aussi, elle explique qu’il y a eu un problème avec les bus et qu’il a fallu rentrer à pied. Papa ne dit rien. Il s’assied sur le lit, la tête dans les mains. Tasnima sait quand Papa est triste, même s’il ne pleure jamais. En général, la préfecture le rend triste.
       Tasnima va le voir. Elle lui écarte doucement les mains pour qu’il montre ses yeux. Il s’efforce de sourire. C’est un bon début.
      Papa prend la chemise cartonnée qu’il avait posée sur l’oreiller. Dedans, les papiers de la préfecture. Tasnima les reconnaît facilement : ils commencent toujours par le visage de la France, cette femme si pâle, vue de profil, avec son bonnet bizarre. Papa soulève les documents et sort des feuilles de couleur, des jaunes, des bleues, des vertes. Un cadeau. Pour s’excuser d’être revenu si tard.
      Tasnima saute de joie. Ce papier-là n’est pas seulement coloré, il est aussi plus rigide : la prochaine grenouille sautera très haut.
       La forêt sera plus belle. Tout ira bien.

                                                                 *


       Nouvel hôtel. Pas trop loin de l’école, quinze arrêts de bus. La maitresse a distribué un livret de schémas aux élèves désireux de poursuivre les pliages.
       La grue, c’est pas facile non plus. Les Japonais adorent cet oiseau ; ils ont même une légende qui dit que si on en façonne mille, on a droit à un voeu. Les mille grues alignées, ça porte un nom de là-bas, encore plus compliqué que le précédent. Impossible de s’en souvenir.
      Pas grave. L’important, c’est le voeu.
      Que Papa finisse par s’entendre avec la préfecture.
     Tasnima veut lui offrir la première grue, et la rendre très particulière. Alors elle s’entraine avec du papier ordinaire, plusieurs fois, histoire de bien prendre les mesures. Ces grues-là ne compteront pas dans les mille puisqu’elle les déplie afin de les poser sur la grande feuille d’où jaillira l’oiseau numéro un : les repères doivent être parfaits.
     Elle sait que les oiseaux souffrent. Qu’elle les tue à la naissance. La nuit, elle n’entend plus le bruit rassurant des animaux dans la forêt. Ça lui manque.
     Tant pis. Les repères doivent être parfaits.
     Tasnima passe à l’action lors d’une matinée solitaire. Elle se concentre, la langue pincée entre les dents, et certains gestes lui semblent soudain faciles à force de les avoir répétés pendant des heures. Peut-être les mille grues prendront-elles moins longtemps que prévu.
     Elle attend. Sa famille rentre à onze heures, dans la moyenne des visites à la préfecture. Tasnima montre la grue à Papa : elle a découpé la carte de l’Europe pour que les pliages amènent Paris sur une aile et Grozny sur l’autre.
     Kheda peste parce que c’était sa carte à elle. Maman leur tourne le
dos, elle fait de drôles de bruits, et Tasnima n’arrive pas à savoir si elle rigole
ou si elle pleure. Papa, lui, examine l’oiseau sous toutes les coutures avant de
perdre son regard au loin.
     Tasnima lui explique la légende en bafouillant. Il hoche la tête, puis pose la grue sur le lit, en douceur, comme un objet précieux. Il ouvre la chemise cartonnée et en sort les papiers avec le visage de la France en disant que Tasnima peut en faire des tas de grues, parce que cette fois c’est fini, c’est perdu.
     En découpant deux carrés par feuille, il doit y avoir de quoi en fabriquer une bonne centaine. Un immense vol d’oiseaux sur les quatre murs de la chambre.
    Maintenant c’est sûr, Maman pleure.

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La brochure 2016

16 Mai 2017 , Rédigé par Mairie de Talange

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